Nuuk, pris sous le gel, n’avait jamais connu pareille ébullition. Selon l’heure du jour, l’ambiance de la capitale du Groenland oscille entre théâtre de boulevard et film d’espionnage. En journée, vêtus comme s’ils étaient en classe de neige, des journalistes venus du monde entier recherchent, dans cette petite ville de 20 000 habitants posée au bord des fjords du détroit de Davis, des Inuits portant des casquettes « Make America Great Again ». Le soir, des hommes d’affaires américains refont le monde au Skyline Bar de l’hôtel Hans Egede… On les entend répéter leurs arguments : « Il faut changer le narratif et expliquer que les Danois ont toujours abusé d’eux ! » Par « eux », il faut entendre les autochtones, témoins depuis presque deux mois de ce ballet incessant de caméras, de politiques plus ou moins opportunistes, de businessmen désireux de se partager ce morceau de glace géant extraordinairement riche en ressources naturelles.
Deux millions de kilomètres carrés (la taille de l’Algérie) pour seulement 56 000 âmes. Et surtout de l’uranium, des diamants, des minerais rares, des gisements d’hydrocarbures inexploités, de l’eau douce en abondance (10 % des ressources mondiales) et une situation géographique stratégique tant pour le commerce que pour la défense. Une aubaine ! Trump l’a promis : il veut ravir au royaume du Danemark cette île géante, quitte à utiliser la force. Mais avant d’imaginer utiliser la force, encore faut-il séduire la population.
Avant d’utiliser la force, encore faut-il séduire la population
« Trump vient avec des propositions concrètes »
Jorgen Boassen n’est plus à convaincre. Ce maçon de 50 ans d’origine inuite est devenu une célébrité à Nuuk. C’est lui qui a accueilli Donald Trump Jr. lors de son voyage au Groenland, le 7 janvier dernier. On l’a vu à la Maison-Blanche, à la cérémonie d’investiture du président. On le croise encore en ville, vêtu, même par - 10 °C, d’un tee-shirt « Fight ! Fight ! Fight ! » représentant son héros lors de l’attentat de Butler. « J’ai dû voir plus de cent reporters », confie entre deux coups de fil (« Pardon, c’est important ! ») ce gaillard au physique d’ours polaire. Menacé de mort, moqué sur les réseaux sociaux, il continue de servir d’entremetteur entre les politiques pro indépendance et des Américains ravis d’avoir trouvé un soutien si télégénique. Ses arguments détonnent. « J’ai étudié la maçonnerie au Danemark. J’ai vu le choc culturel entre Danois et populations du Moyen-Orient. S’ils ne peuvent pas se défendre eux-mêmes, que peuvent-ils pour nous ? » Déçu d’Obama « qui n’a fait que des guerres », il est devenu fan du républicain dès ses débuts en politique. « Trump vient avec des propositions concrètes, comme un businessman. Je pense qu’il faut prendre ça au sérieux », estime-t-il en se défendant de vouloir faire de sa terre un 51e État. « Si nous devenons indépendants, nous pourrons travailler librement avec lui. Mais nous aurons également nos exigences ! »

Sur Aqqusinersuaq, sorte d’avenue George-V givrée de Nuuk, John Peter, 63 ans, est venu faire un peu de provocation avec sa casquette « Make Greenland Great Again ». Les Inuits l’ignorent, les Danois l’insultent. Mais lui braille bien fort devant le supermarché Brugseni où viennent faire la manche quelques SDF dans cette capitale aux très nombreux laissés-pour-compte. « Les Danois : pires que les SS ! Ils ont stérilisé nos femmes dans les années 1960 ! Puis kidnappé nos enfants pour les mettre à l’adoption. Et ils osent nous dire que Trump est un nazi ? Je préfère Trump à ces fumiers », vocifère-t-il.
Des griefs contre les Danois
S’ils ne se sont pas transformés en pro-Américains, les autochtones ont souvent de longs griefs à adresser à leurs souverains danois. Et des espoirs. Au marché de Kalaaliaraq, entre deux découpes de viande de phoque, Kirsten Frederiksen, une femme de 50 ans, se prend à rêver : « Notre destin est d’être indépendants. Avec toutes nos richesses minérales, nous pourrions devenir la Suisse de l’Arctique ! Nous sommes aussi paresseux qu’eux, il ne nous manque que l’argent. Non à Trump mais oui à l’autodétermination ! »
La suite après cette publicité
Hasard de la programmation de la télévision publique, la chaîne DR a diffusé cette semaine un documentaire intitulé L’Or blanc du Groenland. Tout Nuuk était devant sa télé comme s’il s’agissait du Superbowl ! L’enquête, dévastatrice en matière d’image, évalue à 53 milliards d’euros le chiffre d’affaires réalisé au cours des 130 années d’exploitation des mines de cryolite par les Danois, un minerai utilisé dans la production d’aluminium. Les classes populaires découvraient à l’écran ce « vol scandaleux ».
Nuuk a ses HLM, construits dans les années 1950-1960 et qui, en matière de tags et d’entretien, n’ont rien à envier aux banlieues françaises. Ejnar Jensen, pâtissier, vit dans l’un de ces appartements avec sa femme Lise, qui fait des travaux de couture sur de la peau de phoque en plus de son travail d’assistante sociale. Le couple cumule cinq métiers pour joindre les deux bouts. Ejnar, originaire d’Ilulissat, à 600 kilomètres au nord de Nuuk, peste contre les Danois qui « vivent séparés des autochtones et ne font pas l’effort de parler la langue locale », ou ne comprend pas les monopoles, comme celui du téléphone et d’Internet : « On aimerait tellement avoir Starlink ! »
« Nous avons besoin de routes, de diversification économique »
Nuuk ressemble à un bout d’Europe posé sur des glaciers. Loin des caméras, le Groenland compte de nombreuses petites colonies côtières où la pauvreté et l’alcoolisme font des ravages. On s’y suicide plus que partout ailleurs dans le monde. On y vit de la pêche. Du poisson expédié au Danemark, conditionné en Europe, réexpédié en boîtes de conserve au Groenland. L’absurdité est partout. Comme pour cette vodka locale faite avec l’eau des glaciers envoyée dans le Jutland pour distillation puis renvoyée à Nuuk.
Un Groenland souverain ?
Candidat aux élections du 11 mars prochain, Kuno Fencker, député du parti Siumut (sociaux-démocrates), a fait sensation en se rendant récemment à Washington pour discuter avec des membres du Congrès. « Je n’ai pas le droit de dire à un Groenlandais qui vit dans une colonie, avec un salaire bien en dessous du salaire minimum, qu’il devrait refuser les milliards de dollars des Américains. C’est à cet homme de dire oui ou non. Nous avons besoin de routes, de diversification économique. Qu’on cesse de nous dire ce qu’il faut faire », explique le parlementaire de 50 ans. Et de pouffer quand il évoque les menaces de la France d’envoyer des troupes au Groenland si le Danemark le demandait : « Macron est naïf. Ou c’est une forme de solidarité coloniale… Quoi qu’il arrive à l’avenir, les États-Unis ne pourront pas être exclus de l’équation des futures négociations sur la sécurité du continent nord-américain ! Nous avons besoin d’équipements pour protéger les citoyens groenlandais, de navires pour observer et prévenir les catastrophes naturelles. »
En remettant sur le tapis l’idée d’une annexion, Trump est peut-être en train de forcer le destin d’un Groenland aujourd’hui autonome et demain nation à part entière. Ancien ministre des Affaires étrangères, Pele Broberg, député Naleraq, un parti indépendantiste, milite pour un Groenland souverain. « L’État danois panique. Il se rend compte que si nous faisons les choses correctement ici, nous pouvons obtenir notre indépendance et conclure un accord avec les États-Unis. Lorsque j’étais chef de la diplomatie, les Américains étaient prêts à nous aider à créer notre propre corps de garde-côtes en nous donnant du matériel. Pas parce qu’ils sont gentils ou qu’ils nous aiment bien… Mais parce qu’ils servent leurs intérêts. C’est là qu’on voit l’importance du budget de la défense américain. Ils ne veulent pas envoyer leurs propres soldats. Il faut arrêter avec cette idée ! Ils veulent qu’on surveille nous-mêmes, pour eux ! Ils pensent aux affaires. Ce qu’ils souhaitent, c’est prospérer dans un environnement qui soit sécurisé. » Broberg insiste sur le caractère nord-américain de sa terre : « Nous sommes fatigués d’être colonisés. Nous n’avons rien en commun avec l’Europe. Nos valeurs ne sont pas les mêmes. Nous sommes plus proches du Canada ou de l’Alaska que de Copenhague ! Et nous avons quitté de nous-mêmes l’Union européenne en 1985. Or nous ne faisons du business qu’avec le Danemark ! »

La ruée vers l’or blanc
Le business, justement. L’appétit de Trump pour le Groenland a éveillé la soif d’Américains venus tâter le terrain, tels des pionniers à la conquête d’un nouvel Eldorado. Nuuk est devenu une sorte de San Francisco au temps de la ruée vers l’or où les hommes d’affaires anticipent déjà leurs investissements. Dan Blakley est arrivé il y a une semaine, depuis l’Alabama… « Je suis venu à titre personnel », raconte cet entrepreneur hâbleur, sosie de Robin Williams. L’homme de 52 ans explore ce continent de glace, commence à tisser un réseau sur place avec, comme projet, de proposer des techniques d’extraction de minerais qui ne sont pas utilisées sur place : « Je ne fais pas de politique. Ça ne m’intéresse pas. Ce que je vois, c’est qu’il y a de grandes choses à faire ici ! »
En face de la cathédrale, à Nuuk, un petit groupe de jeunes Danois se décrivant comme « conservateurs et contre l’impérialisme américain », est venu rendre hommage à Hans Egede, « l’apôtre du Groenland », fondateur, en 1729, de Godthab, l’ancien nom de la capitale, et dont la statue, qui domine la baie, regarde en direction de l’ouest. En 2020, un mouvement Black Lives Matter local l’avait barbouillée de peinture rouge « contre le colonialisme danois ». Déjà une forme d’américanisation.
Source : Lire Plus





