
C’est une révélation qui secoue chaque année la République : la Cour des comptes, dans son rapport annuel, découvre – ô stupeur ! – que l’argent public est mal dépensé. Et cette année, plus grave encore, cette dérive serait « inédite ». Voilà un qualificatif qui en dit long sur l’audace lexicale de nos magistrats financiers, contraints de repousser chaque année les limites du dictionnaire des synonymes pour décrire ce qui est, en réalité, d’une affligeante banalité.
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« Inédit » : le mot a son importance. Il revient sans cesse, toujours plus alarmant, toujours plus solennel, comme si nous n’avions pas déjà été prévenus l’an dernier. L’an dernier, Pierre Moscovici avertissait que nous étions « au pied du mur ». En 2018, la cour soulignait que « la situation des finances publiques [était] préoccupante et appel[ait] des mesures correctrices urgentes ».
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En 2015, elle s’émouvait déjà de ce que « l’État continue de vivre au-dessus de ses moyens, au prix d’un endettement croissant ». Chaque fois, la même mise en scène, la même surprise feinte devant l’inexorable délitement budgétaire, comme si l’on découvrait soudain qu’un trou creusé sans relâche finissait par s’approfondir.
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Là où l’exercice frôle le génie, c’est dans la partition minutieusement rejouée par les acteurs de cette grande tragédie. D’un côté, la Cour, grave et implacable, égrène ses constats. L’État dépense trop ; l’État ne sait pas compter ; l’État prend des engagements inconsidérés ; il conviendrait d’agir, et vite. Face à cette austère mise en garde, les ministres concernés, la mine préoccupée, assurent que « ces alertes sont prises très au sérieux », tout en jetant discrètement le rapport dans la pile des choses à oublier. Pendant quelques jours, la presse s’anime, s’indigne, dissèque les chiffres. Puis l’instant passe, la fièvre retombe, l’oubli s’installe. Et l’État continue sa course folle.
Ce ballet absurde pourrait prêter à sourire s’il ne se rejouait avec une telle constance. À croire que la Cour des comptes a été créée pour jouer le rôle du Cassandre officiel, celui dont les avertissements sont consignés dans de lourds rapports que nul ne lira jamais vraiment. Tout le monde sait que rien ne changera. Reste à savoir jusqu’où l’on pourra pousser l’inédit. Chaque année, le lexique se tend, le ton se durcit. « Préoccupant » hier, « alarmant » aujourd’hui, « critique » demain. Que nous réservent les prochains opus ? Une « faillite annoncée » ? Un « cataclysme budgétaire » ? Une « apocalypse fiscale » ? Peut-être qu’un jour, à force d’user tous les synonymes de la catastrophe annoncée, la Cour des comptes devra se résoudre à publier une simple page blanche. Ce serait, enfin, une vraie nouveauté. Mais voici que, tel un chevalier blanc surgissant des brumes de l’indécision politique, François Bayrou annonce sa détermination à s’attaquer à la réforme de l’État. « Il faut tout reconstruire », déclare-t-il. Après avoir affronté les tempêtes budgétaires et les motions de censure, il semble prêt à relever le défi titanesque de réformer cette machine étatique aux rouages grippés. Mais n’avons-nous pas déjà entendu ces promesses maintes fois ? Les réformes de l’État sont les serpents de mer de la politique française, apparaissant à intervalles réguliers pour disparaître aussitôt dans les profondeurs de l’oubli.
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Chaque fois la même mise en scène, la même surprise feinte
Cependant, ne soyons pas trop cyniques. Peut-être que François Bayrou parviendra là où tant d’autres ont échoué. Après tout, l’espoir fait vivre, même les contribuables essorés par des taux d’imposition inédits. La réforme de l’État, si elle doit être sincère, ne peut être un vague slogan. Il faut du courage, des décisions impopulaires et une vision à long terme. Alors il faut des actes, et vite. Quelques mesures s’imposent d’urgence : un audit généralisé des dépenses publiques, une réforme radicale de la fonction publique, un vrai contrôle parlementaire du budget, la fin des subventions automatiques et des dépenses électoralistes, une règle d’or budgétaire contraignante. Sinon, nous continuerons à voir fleurir chaque année les mêmes rapports désolés de la Cour des comptes, et à nous indigner mollement devant l’inévitable « dérive inédite » des finances publiques.
Alors espérons que, l’an prochain, la Cour des comptes n’aura pas à constater, une fois de plus, une « dérive inédite » des finances publiques, mais pourra saluer les premiers fruits d’une gestion enfin maîtrisée. Mais ne rêvons pas trop : l’expérience nous a appris que, en matière de réforme de l’État, l’inédit est souvent synonyme d’éternel recommencement. François Bayrou sera-t-il l’homme qui mettra enfin un terme à cette comédie budgétaire annuelle ? Ou s’ajoutera-t-il à la longue liste de ceux qui promettent de réformer l’État avant de se fondre dans l’inertie générale ? L’histoire jugera. Tandis que les contribuables, eux, attendent toujours.
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