Les enquêteurs de la police judiciaire (PJ) disposent-ils des outils nécessaires pour mener à bien leurs investigations, notamment pour affronter le crime organisé ? À en croire les principaux concernés, malgré l’adoption quasi unanime par le Sénat de la proposition de loi contre le narcotrafic, il n’en est rien. Aujourd’hui, les officiers de police judiciaire (OPJ) doivent obéir aux directives qui leur imposent l’usage quasi exclusif d’une plateforme qui relève du ministère de la Justice, la plateforme nationale des interceptions judiciaires (PNIJ).
Pilotée par des magistrats, cette « grande oreille » de la police regroupe sur une interface unique l’accès aux écoutes téléphoniques, aux relevés d’appels (fadettes), aux SMS quasiment en temps réel, ainsi qu’à l’identification et à la géolocalisation des suspects. Lancée en 2005 avec l’objectif de réduire les coûts du ministère de la Justice, la PNIJ s’est rapidement embourbée dans des retards et des défaillances techniques. Ce dispositif ambitieux est désormais boudé par les enquêteurs qui fustigent les limites de cet outil qu’ils sont pourtant contraints d’utiliser.
Des prestataires privés
En conséquence, la plupart privilégient en parallèle des solutions privées, pour mener à bien leurs enquêtes. Alternative qui n’est pas de l’avis du ministère de la Justice : par l’intermédiaire de l’Agence nationale des techniques d’enquêtes numériques judiciaires (ANTENJ) – chargée de superviser la PNIJ et ses fameuses écoutes judiciaires –, il cherche à limiter le recours aux solutions privées, jugées trop coûteuses. Un enquêteur raconte par exemple avoir reçu, il y a quelques mois, un courriel de Jean-Julien Xavier-Rolai, magistrat et directeur de l’ANTENJ, reprochant aux enquêteurs de recourir aux opérateurs privés par pure commodité.
Sollicité par le JDD, ce dernier n’a pas souhaité répondre. Mais les enquêteurs plaident surtout pour l’efficacité alors qu’ils déplorent un manque de moyens, en particulier sur le plan technologique, en face d’une criminalité de plus en plus organisée. « Depuis son déploiement en 2017, l’outil n’a pas évolué : l’ergonomie est figée, l’interface peu intuitive », entame Léandre, chef de service au sein d’une unité de la police judiciaire spécialisée dans la criminalité organisée.
La PJ fait face à une criminalité de plus en plus organisée
Un autre prend l’exemple du logiciel de rédaction de procédure pénale : « Les dernières réformes de la garde à vue n’y ont même pas été intégrées… » Le premier conclut : « Nos outils ne sont tout simplement pas au niveau, à l’inverse des solutions proposées par des prestataires privés. » Il évoque notamment l’outil français ChapsVision, surnommé le « Palantir européen » – en écho au géant américain du big data –, qui s’impose comme un partenaire technologique de référence. Actuellement, les enquêteurs ne peuvent y recourir qu’en cas d’impossibilité technique avérée avec la PNIJ, sur décision des magistrats, seuls habilités à encadrer le déroulement des investigations. Et pourtant, l’alternative est souveraine en matière de protection des données : ChapsVision a acquis plusieurs sociétés pour les écoutes téléphoniques (Elektron) ou la géolocalisation en temps réel (Deveryware), et son outil d’interception est hébergé… par le ministère de l’Intérieur ! La PNIJ, pour sa part, confiait jusqu’à fin 2024 le stockage de ses données au groupe privé Thales…
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Mais c’est surtout l’efficacité de ces outils qui est soulignée. Soyons concrets. Alors que les malfaiteurs ont délaissé les appels téléphoniques classiques pour des messageries chiffrées comme Telegram, Signal, WhatsApp ou Snapchat, l’outil de ChapsVision est capable d’identifier l’adresse IP d’une cible, l’associer à une ligne téléphonique, analyser les sites visités et les applications installées et générer automatiquement la transcription et la traduction des communications : oubliées, les écoutes manuelles et le recours à un interprète. Les enquêteurs gagnent un temps précieux.
Des logiciels obsolètes
Pour Egan, commandant de police et officier en état-major depuis vingt ans, « le vrai casse-tête des policiers, ce sont les logiciels : les outils que l’on nous impose sont soit obsolètes, soit inefficaces ». Un autre surenchérit : « On n’a plus le droit d’utiliser Deveryware, mais quand je suis sur le terrain, je n’ai pas accès à notre logiciel de géolocalisation, je suis obligé de passer par un enquêteur présent au bureau, vous réalisez le temps perdu ? » Et pourtant, la technologie existe. « L’intelligence artificielle se déploie déjà dans le privé, certaines entreprises franchissent le cap. Pourquoi pas nous ? »
Contacté, le ministère de la Justice préfère quant à lui mettre en avant les progrès réalisés par la PNIJ : « Les améliorations produisent leurs effets de manière progressive et lui permettent à présent de réaliser plus de 80 % des interceptions judiciaires et 50 % des géolocalisations en temps réel. » « Un marché public est en cours d’exécution », ajoute la Chancellerie. « Insuffisant », répondent les policiers. Egan détaille : « Le problème ne se limite pas à la PNIJ ; il est général. Quelle que soit notre mission aujourd’hui, les logiciels et outils informatiques à notre disposition ne sont pas adaptés ! Mais Bruno Retailleau entend faire bouger les lignes… »
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