
Est-il vrai que, l’ultime instant venu, un mourant voit toute sa vie défiler en accéléré sous ses paupières ? Éric Neuhoff est bien placé pour démentir la légende. Bien placé, façon de parler. En ce jour de l’été 1978, il gît sur le bitume d’une route catalane après avoir été éjecté de la 204 conduite par son ami Olivier. Alors il organise une séance de rattrapage, convoque les souvenirs des vingt-deux premières années de son existence, procède au montage dans une salle obscure, très obscure, de sa conscience. Les flashs de mémoire crépitent comme ceux des photographes au pied des marches du Festival de Cannes dont l’auteur deviendra bien plus tard un habitué. Les filles et l’alcool, les soirées et Roland-Garros, le Rouquet et le Bus Palladium, les Halles et Montparnasse : « Telle fut notre jeunesse, idiote, dissipée, inoubliable. »
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22, v’là l’âge adulte ! Qui s’ouvre ainsi par douze mois d’hospitalisation, terribles séquelles obligent — « Je suis couturé de partout. Le bras, la jambe, le ventre. » Et la tête, alouette : « Je n’en vois plus le bout. J’ai cessé de compter les jours. Au fond, il ne me déplairait pas de rester éternellement ainsi. Je me vautre dans l’apathie comme dans un édredon. » Après avoir broyé de la tôle, Neuhoff broie du noir. La tentation du suicide naît chez le patient, celle de l’amputation d’une jambe chez ses médecins. Couper court d’une manière ou d’une autre. Il en restera le goût des phrases brèves puisque tout peut s’interrompre à tout instant.
On finit par avouer au passager qu’Olivier n’a pas survécu à l’accident : « Au moins tu ne t’es pas abîmé. Il n’y a pas eu toutes ces blessures, qu’on inflige ou qu’on reçoit. La déception te sera restée étrangère. Cela t’a évité de marcher dans les clous. Les compromis et les impostures n’ont pas eu le temps de t’effleurer. Tu n’as donc pas connu les menus renoncements, les infimes trahisons, les tours de taille qui s’épaississent. »
Après avoir broyé de la tôle, Neuhoff broie du noir
Ce tombeau pour l’ami défunt n’est pas la seule réussite du livre, moins recherche du temps perdu qu’immersion dans le temps parallèle d’un séjour de longue durée sur un lit de douleur. La routine des soins, l’humiliation de dépendre d’autrui pour les besoins les plus essentiels, le bruit caractéristique des chariots ou des portes d’ascenseur chaque fois qu’il faut se rendre au bloc opératoire, les réveils d’anesthésie. Et surtout le sentiment d’une relégation dans des marges encore inexplorées : « Dehors, sans doute, la vie continuait ».
L’un des plus beaux romans d’Ismail Kadaré s’intitule Avril brisé, l’histoire d’un homme qui se sait condamné par les lois de la vendetta albanaise une fois passé le mitan du mois. Il y eut un juillet brisé pour Neuhoff, un avant et un après ce week-end de fête nationale : « De temps en temps, je faisais comme si j’avais tourné la page et surmonté toute cette tristesse. Ça n’était pas vrai. Je ne l’ai jamais surmontée. » Un humour reconnaissable entre tous tient à distance l’apitoiement sur soi-même, les mots d’auteur fusent à la manière d’un feu d’artifice, à condition d’entendre ce dernier mot dans une double acception. Il s’agit d’exposer sa nudité physique et morale tout en restant dissimulé derrière le masque de l’ironie. Dire le plus intime tout en restant fidèle à la devise de Benjamin Disraeli (« Ne jamais se plaindre, ne jamais expliquer »), tel est le tour de force de Pentothal.

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