C’est au bout d’une allée propre et tranquille, à Saint-Denis, que s’est installé l’Atelier Pras. Nous arrivons devant une grande porte de garage. On a beau avoir une idée de ce qu’on y fait, on n’imagine jamais ce qu’on y trouvera, tant chaque visite s’ouvre sur un nouveau décor : des odeurs, des matériaux, des outils étranges qui brillent ou qui vrillent, de consciencieux artisans et… des maquettes ! Car voilà la spécialité de cette maison de référence, réaliser des prototypes industriels, des modèles réduits, des vitrines.
Le jeune Stanislas Leroy, responsable du développement depuis près de cinq ans, nous accueille. Une durabilité qui aujourd’hui détonne : entre-temps, la plupart de ses amis ont changé trois fois de vie. Il illustre ce qu’on comprendra par la suite : ici, on reste parce qu’on est bien.
Le président de ce drôle d’endroit, Marc de Laubier, nous offre le café. Issu d’une famille de fabricants de jouets d’Oyonnax, il a eu une carrière dans la banque avant de reprendre l’Atelier Pras en 2009. Ses amis financiers lui disent alors qu’il est fou de racheter un fabricant de maquettes, mais son père s’exclame : « Enfin tu vas faire un vrai métier ! » De sa première vie, il garde une rigueur dans les comptes, une capacité d’anticipation et une bonne dose de sang-froid : la visibilité sur les commandes est à douze jours, un peu court pour faire tourner une boîte de 28 personnes, la plus grosse de ce secteur de niche ! « Je ne dors pas toujours autant que je le voudrais, glisse-t-il. Mais j’essaie de faire la part des choses entre l’angoisse des commandes et l’enthousiasme des clients. »
Les clients ? Ils viennent de l’horlogerie, de la haute couture, du champagne, de l’industrie : de Tag Heuer à Thales, de Cartier à Balenciaga, de Guerlain à Hennessy… bref, tout ce que le monde compte de haute précision, d’exigence et de savoir-faire. Pour l’Atelier Pras, chaque projet est un défi : chaque pièce est d’une précision de dentellière et il s’agit de concevoir concrètement ce qu’un esprit imaginatif a dessiné d’un trait de plume. Cela va du flacon à la maquette grandeur nature de locomotive de TGV, en passant par les vitrines et les présentoirs à cognac. Et, même si Marc nous assure que « quand nous ne savons pas faire, nous le disons », on se demande bien ce que l’Atelier Pras ne peut pas faire : on voit pêle-mêle un buste de Louis XIV en résine sur un bureau, un porte-avions sur un chariot et un A380 au plafond.
Le calme et la passion
Ce qui fait battre le cœur de l’atelier est sous nos yeux : des établis, de grosses machines et… des artisans. Tous les corps de métiers sont représentés : ébénistes, soudeurs, peintres, coloristes, électriciens mais aussi concepteurs de plan et techniciens des imprimantes 3D. Sur tous ceux-là, Marc ne tarit pas d’éloges : « Je fais toute confiance à ces artisans, je ne suis pas aussi spécialiste qu’eux et ils sont redoutables. » Il ajoute : « On dit que ce sont des métiers manuels. Mais, s’il y a évidemment un savoir-faire, ce sont avant tout des métiers intellectuels : il faut trouver une solution, intelligente et belle, aux problématiques techniques d’une réalisation. »
La suite après cette publicité
« Je fais toute confiance à ces artisans, je ne suis pas aussi spécialiste qu’eux et ils sont redoutables »
Mais quel rôle a-t-il, exactement ? « Ce que je fais, c’est que je laisse faire ! Je suis là pour les aider à faire leur job. Ils sont bien assez forts, alors je ne manage pas par la compétence mais par la responsabilité. » Résultat, l’équipe a une telle réputation, le bouche à oreille fonctionne si bien, qu’ils n’ont pas vraiment besoin de démarcher de nouveaux profils. Il faut dire que l’ancien financier peut compter sur ses employés : quand ils n’ont pas encore fait leurs armes dans des maisons prestigieuses, ils ont été embauchés dès leur sortie de l’école Boulle – on trouve même un meilleur ouvrier de France en marqueterie. L’excellence, la vraie, du vernis au tampon tel qu’on le pratiquait au XVIIIe siècle jusqu’à l’impression 3D : « L’artisanat traditionnel avec des techniques très modernes, c’est la recette. »
Ce mariage heureux de l’ancien et du nouveau, nous le voyons sur les plans de travail : des tramways, des bateaux, des avions de chasse, peints tantôt à la main, tantôt au pistolet. C’est précisément ce que fait Léa, coloriste dans la vingtaine : elle commente les mélanges qu’elle prépare, elle dose pour élaborer la teinte parfaite, avant de manier d’un geste précis un outil dernier cri. Ici, tout le monde parle comme Léa, d’une voix calme mais avec passion : les ciseaux, les polissoirs, les pinceaux, on les pose pour répondre à quelques questions, comme si prendre le temps de transmettre relevait de l’évidence.
Vers un avenir radieux
Nous passons entre les imprimantes 3D où chauffent les résines, déposées micromètre par micromètre. En sortiront des maquettes, que les modeleurs devront encore poncer et polir, avant d’être peintes à la main et laquées. D’un poste à l’autre, l’émulation est permanente. Ici, les nouvelles technologies sont pensées comme des techniques à inventer : « De nouvelles machines viennent de nouvelles idées », dit-on ici. Ainsi chacun se forme, change de point de vue, imagine différemment.
En retournant devant une scie à bois, nous comprenons mieux ce dialogue des générations et des procédés : le vrai moteur est le beau, qu’on atteindra par un geste parfait. C’est pourquoi demain ne leur fait pas peur : « Dans un monde de synthèse, il faut faire du très beau. L’invasion du virtuel, par contraste, nous aide : un bel objet émerveille et il faut savoir le réaliser. C’est ce que nous faisons. » En avant, calme, droit et au sommet. On ressort de notre visite les yeux ronds comme des bambins à Noël : ici, tout le monde retrouve son âme d’enfant.
Source : Lire Plus





