
Quoi de pire que de perdre son fils dans une grande ville ? Être abandonné par son père, peut-être. Au héros du dernier roman de Sabri Louatah, il est arrivé les deux. Mais si son fils revient vite, ramené par un certain Gabriel, cet énigmatique sauveteur a une voix tout à fait identique à celle de son père, parti vingt ans avant. Pour le narrateur, aucune erreur : il reconnaît le timbre à l’intonation près. Et quand les deux hommes se recroisent une semaine plus tard devant les toiles d’Omid Safari, un peintre lui-même disparu sans laisser d’adresse, le doute s’instille : une machination est-elle à l’œuvre, organisée par le père disparu ?
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Et pourtant débute une amitié trouble et obsessionnelle entre le sosie vocal et le héros, « aveuglé par tout l’amour que son arrivée dans [sa] vie avait remué dans ses fonds sablonneux ». Aux quatre coins de Chicago, tel un Modiano outre Atlantique (ou un Clément Bénech de la filiation, tant on pense à Un amour d’espion), les deux hommes se suivent et se poursuivent. Et, en même temps que le narrateur se lie à ce mystérieux inconnu, des souvenirs d’enfance lui reviennent et troublent les délimitations temporelles, souvenirs de cette enfance douloureuse marquée par ce père absent et une mère envahissante, une enfance traversée par un conflit identitaire et une tentative d’exister pour soi-même.
Comme chez Erri De Luca, la tristesse, fruit mûr de l’enfance, se cueille à l’âge adulte. S’en dégage une nostalgie légère, porteuse de ces remords qu’on tente de soulager en portant soi-même le poids de notre usure : « N’étions-nous donc que des échos les uns des autres, sans rien ni personne dans l’univers pour nous consoler ou même seulement pour nous entendre ? »
Sabri Louatah, jusque-là auteur de thrillers (dont la série Les Sauvages), saute dans la littérature blanche sans perdre en route les ressorts qui font d’un livre une manie : pour égarer et mieux retrouver le lecteur, il se joue du temps et de la fidélité de la mémoire, il entrecoupe la monomanie du passé de ses spectres contemporains. Le résultat est ce très bon roman, délicat autant que déroutant, avec une fin suspendue, à la fois inéluctable et inattendue.
Safari, Sabri Louatah (Flammarion), 240 pages, 21 euros.
Source : Lire Plus





