Attention à vous qui pénétrez dans le monde du stupre, de la fornication et des paradis artificiels ! Rares sont les témoins qui peuvent encore vous en parler. Ceux qui ont vécu à plein régime l’âge d’or du disco ont aujourd’hui le zizi rongé par les pissenlits. Paix à leur âme. Ils ne pouvaient se douter qu’une maladie désignée par un petit nom, mais aux conséquences ravageuses, allait mettre un terme à une parenthèse enchantée portant l’hédonisme à son pinacle dans une exploration tous azimuts des sens. Gay ou hétérosexuel, nul n’a été épargné par ce qui s’avère être la première pandémie d’après-guerre.
L’exposition qui s’est ouverte le jour de la Saint-Valentin à la Philharmonie de Paris, celui où le disc-jockey David Mancuso lança en 1970 ses soirées Love Saves the Day (LSD) dans son loft new-yorkais, aurait pu s’attarder sur ces clichés débordant d’excès. Heureusement, cette installation orchestrée par le commissaire Jean-Yves Leloup ne se complaît pas dans un voyeurisme dont la morale contemporaine conviendrait d’en tirer le rideau.
Une exposition en quatre parties
Rythmée en quatre parties, l’exposition « Disco » s’en tient plutôt à démontrer comment un mouvement musical peut abattre les frontières sociales avec une légèreté autrement plus jouissive que celle des adeptes du wokisme d’aujourd’hui. Et, comme souvent, cela commence par les femmes. Tout juste après être passé sous une sculpture reproduisant la molécule de l’éther dans un alignement de boules à facettes argentées, le spectateur pourra en apercevoir les visages : des portraits d’Afro-Américaines accompagnés de paroles de chansons prétendant moins se faire de nœuds au cerveau que d’inviter à une émancipation sociale totale. « Voulez-vous coucher avec moi ce soir ? » susurrait LaBelle. « I Will Survive », lui répondait Gloria Gaynor tandis que Diana Ross chantait I’m Coming Out sur la guitare de Nile Rodgers.
En tournant la tête, on peut revoir un extrait de La Fièvre du Samedi soir où John Travolta se déhanche sur la piste au rythme des Bee Gees période falsetto et jeans ultra moulants (You Should Be Dancing). « Ce film est tout d’abord l’histoire d’un peintre en bâtiment qui parvient à s’élever socialement en se postant sur la piste de danse le week-end, resitue Jean-Yves Leloup. Il ouvrira un mouvement musical hérité de la soul, du funk et de la musique afro-cubaine au mainstream. »
Avant que l’album Thriller de Michael Jackson ne la détrône, la bande originale du long métrage de John Badham fut l’album le plus vendu de l’histoire de l’industrie discographique. Dans la foulée, notre Sheila nationale s’empare de ce phénomène marquant 1977 et devient la première artiste blanche à solliciter les talents d’un duo de musiciens afro-américains s’étant fait refouler le 31 décembre de cette même année à l’entrée du Studio 54.
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Nostalgie
De cette expérience malheureuse, ils tireront un tube interplanétaire apte à payer une tournée générale aux clients de la boîte huppée new-yorkaise, Le Freak (c’est chic). Une table de mixage permet aux visiteurs de l’exposition d’en comprendre toute la mécanique implacable en isolant chacune des pistes orchestrales. Sheila, bien avant Debbie Harry ou Madonna, saura flairer le bon coup : Nile Rodgers lui concoctera un Spacer dont la seule vue de la combinaison argentée dessinée par Loris Azzaro suffit à raviver le souvenir. Entre une cabine de DJ (révélant qu’à l’époque le disc-jockey se trouvait à hauteur de son public) et une archive télévisuelle dévoilant les coulisses de l’enregistrement de I Feel Love avec Giorgio Moroder et Donna Summer, quelques portraits signés Andy Warhol rappellent comment, en un coup de talon, un artiste pouvait s’élever au rang d’icône jet-set.
En contrepoint, une série de photomatons signés Pierre & Gilles montrent comment un petit Parigot aux boucles orientales, Christian Louboutin, et deux frangines venues des cités lyonnaises, Djemila et Farida Khelfa, ont pu se faire une place dorée aux belles heures du Palace. C’était une époque où la notion de rencontre n’était pas un vain mot. Mais voilà que la Disco Demolition Night, organisée le 12 juillet 1979 par le disc-jockey Steve Dahl dans un stade de Chicago, voulait déjà en sonner le glas.
Il reste pourtant quelques années à vivre à cette musique née dans une période troublée, alors qu’en 1975, New York est au bord de la banqueroute. Dans cette période de désindustrialisation massive, la musique a su sortir l’économie de la crise. C’est avec nostalgie que l’on y songe aujourd’hui. Les robes à paillettes de Clara Luciani (Gucci) ou Juliette Armanet (Dior) sembleront alors bien impuissantes.
« Disco, I’m Coming Out » à la Philharmonie de Paris. Jusqu’au 17 août. philharmoniedeparis.fr
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