Pour rien au monde elle ne s’en séparerait. Puisque c’est sa basse. Puisqu’elle lui ressemble tant avec ses flammes argentées vissées au corps de l’instrument. Longtemps, après ses huit heures de piano quotidiennes, la musicienne classique s’en emparait. Sa basse Traben de métalleuse pouvait alors vibrer d’un morceau de muse. « Je me suis construite à la croisée de la pop culture et de la musique classique, confie Béatrice Berrut. Muse, mais aussi Jeff Buckley et tout un tas de groupes de rock alternatif ont façonné mon panthéon musical. J’aime le son distordu, saturé de la basse, alors qu’au piano je suis obligée de tendre vers une pureté de son. Pourtant, c’est intéressant d’explorer des choses sales. J’ai beaucoup travaillé les lignes de Marcus Miller, Jaco Pastorius ou Flea, des Red Hot Chili Peppers. »
À ce stade de l’article, vous l’aurez compris, ce petit bout de femme née dans un village timbre-poste des Alpes suisses – sous la station de ski de Morgins –, cette femme qui aime les alcools forts et les vibrations des bimoteurs en altitude, est une rebelle. Une excessive ? « Je ne saurais l’affirmer avec une telle certitude, je ne me suis jamais auto-analysée. Mais il est vrai que c’est un mot que j’ai déjà entendu dans la bouche de mon mari, lâche-t-elle sur une note légèrement espiègle. Je n’ai jamais supporté les institutions, poursuit-elle, dans un salon de l’hôtel Bedford, à Paris, où son concert sera suivi d’une dégustation de whisky. Devoir obéir, me plier à la contrainte de cours imposés est une chose impossible pour moi. Dès mon arrivée à Berlin, alors que je venais y étudier la composition et l’harmonie, je pensais ne pas tenir une année. Tout ce cursus académique m’horripilait. Finalement, j’y suis restée cinq ans », explique la musicienne formée à l’école russe, auprès de la pianiste Galina Iwanzowa.
Ces jours-ci, alors qu’elle semble connaître un regain d’adolescence à travers un projet mené avec un bassiste et un musicien électronique, la pianiste continue de n’en faire qu’à sa tête avec un album n’hésitant pas à mêler le répertoire de Stravinsky (L’Oiseau de feu) ou Saint-Saëns (Danse macabre) avec les œuvres composées par les frères Sherman pour Walt Disney (Merlin l’enchanteur) ou celles de John Williams pour le blockbuster Harry Potter, quand il ne s’agit pas d’un morceau de Paul Dukas (L’Apprenti sorcier), popularisé par le dessin animé Fantasia. Comble de l’irrévérence, la musicienne confronte ses propres compositions à ce répertoire de précision. Les titres de ces contes inédits ? « Elle n’a pas attendu son baiser pour se réveiller » ou bien « La Marâtre bienveillante » ! Et enfin, « La Sirène bipolaire ! » Abracadabra ? Bien sûr, comme l’indique le titre de son album.
« J’en fais souvent l’expérience en concert, en jouant la musique de Harry Potter au moment des rappels. Partant du principe que tout le monde connaît, je n’éprouve pas le besoin de présenter l’œuvre. En fait, beaucoup, dans le public âgé, ignorant donc de la saga de J. K. Rowling, pensent qu’il s’agit de Chostakovitch ou une musique de ballet russe. John Williams, comme les frères Sherman, possède cette faculté de vous accrocher avec trois notes dont vous n’arrivez plus à vous débarrasser ensuite. Ce sont ces notes qui personnifient un thème ou un personnage. Je voulais, avec ce disque, établir une continuité entre la musique de ballet et la musique de film. Ce sont des musiques visuelles. Mais ils n’ont rien inventé : Liszt en écrivait déjà ! »
« J’aime les pianos mal élevés, culottés : ce sont de bons partenaires »
Ah ! Liszt ! Mais avant d’atteindre ce nom dans la liste, il y eut Schumann ou Mendelssohn, dont les mélodies lui parvenaient jusque dans son sommeil. « Ma mère, qui était prof d’allemand, était surtout une très bonne pianiste. Tous les soirs, à l’heure où l’on se couchait, elle se mettait au piano. Elle était férue de romantisme allemand. Naturellement, j’en suis venue à frapper les touches du piano. » Puis, Brahms, à l’âge de 11 ans. « Ça a été comme un coup de foudre amoureux, je n’en ai pas dormi pendant plusieurs nuits d’affilée. J’étais sidérée qu’une telle beauté soit à la portée de l’être humain. Ça a déclenché ma vocation. » Béatrice Berrut ne sera pas skieuse, bien qu’on l’ait mise sur les pistes dès l’âge de 2 ans.
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À 15 ans, à force de s’approcher du piano, elle envoie tout valser et arrête l’école pour se consacrer entièrement à son instrument. Elle passera son bac de français par correspondance. « Dans la région, on était plus enclins à chausser des skis qu’à faire de la musique. Faute de structure adéquate, je passais mes journées seule au piano. C’était une vie de recluse et, pourtant, je n’ai jamais perdu de vue l’étoile de beauté qui me guidait. »
Elle peut enfin se consacrer à Liszt, dont elle se fera une spécialité, sur son piano Bösendorfer. « Il m’est arrivé de jouer sur des Yamaha ou des Steinway, mais c’est sur un Bösendorfer que j’enregistre tous mes disques. J’aime la personnalité de ces pianos viennois. Ils sont culottés, mal élevés ; ce sont de bons partenaires pour moi. Un piano, ce n’est pas un meuble. » À l’hôtel Bedford, on l’a entendue jouer sur un Bösendorfer repeint à la main aux couleurs de Klimt.
Le ciel ne la quitte pas quand elle joue. Grimée, elle est aussi comme un personnage de conte sur la pochette de son album – ces contes de Tim Burton ou de Perrault qui l’empêchaient de dormir –, elle nostalgise une époque où l’écho des étoiles n’était pas encore parasité par des pluies de déchets satellitaires. « Je suis férue de littérature astronomique. Ça m’a apaisée de découvrir qu’il existait une immensité tout aussi sublime autour de notre grain de poussière, explique la musicienne à peine revenue de l’existence de l’exoplanète Kepler-442b dont elle admire les vues d’artiste. Il est si difficile au XXIe siècle d’avoir la foi, ces croyances religieuses ayant été pulvérisées par la science. Dieu n’est pas caché derrière un nuage, comme on nous l’a expliqué gentiment durant notre enfance. Il est peut-être niché là, dans cette beauté des astres. »
Est-ce à cela qu’elle pense quand elle interprète du Stravinsky ? Ou bien quand elle joue de la basse ? Ou quand elle pilote un avion ? Ou bien encore quand l’ambassadrice de la distillerie Wolfburn déguste un whisky écossais – un Caol Ila douze ans d’âge, son « premier baiser de feu » ? C’est toujours un bout d’étoile qui lui tombe sous les doigts.
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