Bucarest, 21 décembre 1989. À la suite des manifestations réprimées cinq jours plus tôt à Timisoara, une ville de l’ouest du pays, un rassemblement est organisé à la demande de Nicolae Ceausescu. De retour d’Iran, le « Conducător » entend bien étouffer les voix dissidentes avec ce meeting retransmis en direct à la télévision d’État et censé montrer le soutien indéfectible du peuple. Ce sera son dernier discours. Très vite, l’événement tourne à l’insurrection, marquant le début d’une brève révolution qui aboutira à son exécution le jour de Noël (ironie de l’histoire) après un procès expéditif.
Bogdan Muresanu avait 15 ans et s’en souvient comme si c’était hier. Lui aussi était présent sur la place de l’Université, à deux pas du siège du Comité central, avec sa mère et sa sœur, même s’ils n’y restèrent qu’une demi-heure, de peur d’être abattus par l’armée quand celle-ci commença à tirer en l’air. « Il y avait une joie immense, une atmosphère passionnée que j’ai essayé de rendre dans mon film », raconte-t-il.
Du moins dans son long et dernier mouvement qu’accompagne le Boléro de Maurice Ravel. Car sur un ton tragicomique, ce premier long métrage mêlant fiction et réalité (Grand Prix Orizzonti à la dernière Mostra de Venise) suit six Roumains la veille de la manifestation, alors qu’aucun d’eux n’ose imaginer que le régime est en passe de s’effondrer. Il s’agit là du prolongement polyphonique d’un précédent court métrage remarqué, The Christmas Gift (2018), l’histoire d’un ouvrier apprenant que son petit garçon a demandé comme cadeau, dans sa lettre envoyée au père Noël, la mort de « l’oncle Nico », le surnom donné au despote, après l’avoir entendu exprimer ce souhait.
Entre fiction et reconstitution
À ce protagoniste s’ajoutent donc cinq autres personnages qui se croisent au fil d’un audacieux récit à la narration éclatée façon puzzle : un directeur de la télévision d’État, un réalisateur et son fils étudiant contestataire, une femme mûre revenue du Parti qu’elle a longtemps soutenu et qui refuse de quitter son logement, et enfin une actrice de théâtre contrainte de réciter un texte à la gloire de la dictature à l’occasion d’une émission de fin d’année qui ne sera finalement jamais diffusée. D’où le titre : Ce Nouvel An qui n’est jamais arrivé.
La fiction dit souvent mieux la vérité que le réel
Le film est exigeant du fait de sa structure et des nombreux personnages le composant, comme dans un roman russe. Très bavard également. Y entrer exige du spectateur d’abord un peu perdu un effort d’attention, mais il en vaut la peine. La couleur de l’image, les costumes, les décors : Bogdan Muresanu reconstitue soigneusement l’époque. Il recrée surtout l’atmosphère d’une société paranoïaque où tout le monde se méfie de tout le monde et où chacun manque de tout, dans un format carré étouffant qui est aussi celui de la télévision des années 1980.
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Au plus près des personnages, la caméra portée à la manière d’un documentaire, avec ses zooms inquisiteurs, semble parfois leur demander : « Que fais-tu, que dis-tu ? » Pour autant, un humour absurde et mordant s’invite dans ce récit dont le rythme va crescendo : nous sommes dans le pays d’Eugène Ionesco et de Ion Luca Caragiale. Et l’image finit par s’élargir, le peuple marchant vers la liberté avec un espoir bientôt déçu : succéderont à la fin de Ceausescu des lendemains qui déchantent.
Farce historique
Ici, ce sont des pétards qui mettent le feu aux poudres. Il est peu probable que les choses se soient passées ainsi. Bogdan Muresanu l’assume : « La forme documentaire de mon film et ses images d’archives ne doivent pas faire oublier que c’est une farce historique, qu’il y a là un regard autre sur cet événement. Je reprends la phrase de Jean Cocteau : ‘‘Le poète est un mensonge qui dit toujours la vérité.’’ Il en va de même pour la fiction qui la dit souvent mieux que le réel. On ressent davantage l’esprit de ce jour du 21 décembre 1989 par son biais qu’en regardant un documentaire sur le sujet. »
Le long métrage a rencontré un franc succès dans son pays. Sans doute parce qu’au-delà de son ancrage et de ses qualités intrinsèques, l’époque portraiturée résonne par endroits avec la nôtre. « Moi qui pensais avoir réalisé un film historique, je le trouve désormais très contemporain au regard de ce qui se passe dans le monde et dans nos sociétés de plus en plus polarisées, opine le réalisateur. La nuance est de moins en moins tolérée. Certains sont persuadés de connaître la vérité ; une vision totalitaire selon moi. »
Ce Nouvel An qui n’est jamais arrivé ★★★, de Bogdan Muresanu, avec Adrian Vancica, Nicoleta Hancu. 2 h 18. Sortie mercredi.
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