En déclarant en sous-texte sa candidature à la présidentielle si jamais Marine Le Pen en était empêchée, Jordan Bardella a de facto choisi d’avancer. Au moins cette annonce clarifie quelque peu le jeu. Le président du RN coupe la route à ceux qui, à l’intérieur du parti, seraient tentés de défendre une autre hypothèse.
Reste la question, inévitable, du timing : fallait-il le faire maintenant, même pas un mois après la condamnation de la candidate naturelle du camp nationaliste, alors que les cendres de la déconvenue judiciaire sont loin d’être retombées ? Sans doute le « jeune homme pressé » aura-t-il pris soin de s’assurer de l’accord de Marine Le Pen, avant de se dire prêt. Prêt, justement, voilà la question. Et quelle question.
Maîtrisant avec aisance les codes élémentaires de la communication du moment, Bardella dispose de ce point de vue de nombreux atouts, mais encore faut-il qu’il arrive au moment où l’attente des électeurs puisse correspondre à son offre et, surtout, aux caractéristiques de sa personnalité : la jeunesse qui rayonne, certes, mais au point de ne pas être forcément une ressource si jamais l’humeur du temps en 2027 en venait à aspirer à un profil plus mâtiné – en d’autres termes, plus expérimenté.
On peut néanmoins sans trop se tromper considérer que les grandes dynamiques qui poussent en faveur de Marine Le Pen se reporteront à l’identique sur Jordan Bardella : les exaspérations sociales qui nourrissent les dynamiques socioélectorales et les désillusions quant aux acteurs de gouvernement qui ont dirigé la France depuis des décennies, de la droite à la gauche en passant par le centre, laissent grande ouverte la fenêtre d’opportunité pour l’accession à l’Élysée d’un représentant d’une force n’ayant jusqu’à maintenant jamais gouverné.
En politique, les tendances génériques dominent, sociologiques d’une part et politiques d’autre part. Pour autant, ces lois ne sont que relatives, quand bien même structurent-elles en profondeur le champ de la concurrence.
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Un défi où l’humilité devra moduler sans aucun doute l’audacieuse témérité de la jeunesse
Ce qui rend aléatoire toute projection, dès lors qu’il s’agit d’analyser les luttes pour la conquête du pouvoir, ce sont les aléas de l’histoire, le poids des événements qui ne sont pas forcément le produit d’une mécanique causale et, aussi, les facteurs personnels – comme les qualités intrinsèques des acteurs et la rencontre de ces dernières avec les circonstances et… un peuple. Ce d’autant plus que l’élection présidentielle, voulue par le Général de Gaulle, a introduit le poids de l’individualité comme un paramètre particulièrement discriminant dans la grille de sélection que constitue la compétition élyséenne.
Avec le temps, la barre des vertus pensées par le fondateur de la Ve République s’est inévitablement infléchie, voire affaiblie, mais il n’en demeure pas moins qu’elle constitue encore un élément de choix non négligeable pour les électeurs qui ont à élire le chef de l’État d’un vieux pays qui n’a jamais totalement renié cette fibre monarchique venue du fond des temps. À l’aune de cette singularité et de cette alchimie inextinguible opère aussi un tournoi présidentiel pour lequel, s’il devait en être l’un des postulants, Jordan Bardella devra non pas fendre, mais se fondre dans l’armure.
Un défi où l’humilité devra moduler sans aucun doute l’audacieuse témérité de la jeunesse dans une nation à la population vieillissante et dont le rajeunissement de la vie politique, par le biais du macronisme chatoyant de ces dernières années, n’aura pas forcément convaincu. L’épreuve du feu en quelque sorte, entre sagesse et audace, tempérance et prise de risque.
*Arnaud Benedetti est rédacteur en chef de la Revue Politique et parlementaire, professeur associé à l’Université Paris Sorbonne.
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