Ce qu’il reste de nous n’est pas le premier ouvrage consacré à la fin du monde paysan, mais c’est sans doute l’un des plus beaux. Que cette œuvre prenne la forme d’une bande dessinée ajoute encore à sa puissance d’évocation. Dans ces pages, Jacques Terpant signe son album le plus ambitieux : un ouvrage imagé, pareil aux livres d’heures médiévaux, qui retrace la vie et la mort de la civilisation rurale, à partir d’un petit coin de la Drôme adossé aux contreforts du Vercors. Un livre-testament. Moi, Jacques Terpant, sain de corps et d’esprit, lègue à la postérité ce que les miens m’ont transmis : la biographie d’une lignée dont l’histoire s’étire sur un millénaire.
Mille ans, c’est le temps que mettent à parcourir les civilisations, avant de sombrer inexorablement. C’est vrai de l’Europe chrétienne paysanne : une épopée qui se clôt sur une oraison funèbre. C’est là, en ces lieux, que naquit, s’épanouit, puis s’acheva cette civilisation rurale née autour des Xe et XIe siècles, selon le grand historien Fernand Braudel, quand la terre et les hommes semblaient s’accorder pour l’éternité, comme dans un tableau de Jean-François Millet.
Ce qu’il reste de nous se déroule dans un petit village autour de l’église Saint-Martin, à Hostun, dans le Dauphiné, là où des moines poussèrent les limites de la chrétienté en essartant et en bâtissant, sous la tutelle – bienveillante ou menaçante – de la maison d’Hostun, qui sera élevée au rang ducal par Louis XIV.
Ranimer les annales d’un monde ancien
« Ma famille est ici depuis toujours, relève scrupuleusement Terpant. Depuis les premiers actes de catholicité, quand on prit conscience qu’il fallait noter ceux qui naissaient, ceux qui mouraient, pour que la mémoire des hommes ne les oublie pas. » C’est ce monde qu’exhume l’auteur avec une piété filiale que son dessin transfigure – enlumine et illumine. Enfant de l’ancien temps, il appartient de toutes ses fibres à cet univers quasi féodal régi par des allégeances immuables. Le trait a la simplicité des vieilles chroniques et des vieilles images. C’est que Terpant dessine comme ses aïeux labouraient – patiemment, obstinément, avec le respect sacré du geste transmis.
Jacques Terpant dessine avec le respect sacré du geste transmis
Illustrateur et portraitiste hors pair, il n’en est pas à son coup d’essai. Il a déjà croqué nos grands écrivains dans Trait-Portraits, célébré les derniers feux de l’Amérique française avec Capitaine perdu, revisité Un roi sans divertissement de Jean Giono, mis en image la vie de Louis-Ferdinand Céline dans Le Chien de Dieu. Mais c’est surtout à travers l’œuvre de Jean Raspail qu’il a déployé tout son art : Sept Cavaliers, récompensé par le prix Saint-Michel du meilleur dessin en 2011, puis Le Royaume de Borée. Raspail avait fait sienne cette double signature : « C’est du Terpail et du Raspant », disait-il, enthousiaste, de ces adaptations.
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Étonnamment, Terpant, qui n’a pour ainsi dire jamais quitté sa Drôme natale, n’en demeure pas moins l’un des plus fidèles héritiers de Raspail. Comme lui, il se veut le « gardien des ruines ». Comme lui, il cherche à sauver les ultimes vestiges d’un monde révolu. Mais là où le vice-consul de Patagonie traquait les derniers hommes aux confins du monde, en Terre de Feu, Terpant les trouve dans les campagnes, chez les derniers manants – maneo, « je reste ». Son titre, Ce qu’il reste de nous, résonne d’ailleurs comme l’écho d’un des chefs-d’œuvre les plus méconnus de Raspail : Qui se souvient des hommes…
Son plus ancien souvenir remonte à ses 3 ans. Une image champêtre venue d’un autre âge : une charrue tirée par deux bœufs, « mélange d’une peinture de Rosa Bonheur et de quelques lignes de Giono », face au Vercors qui se dresse comme un mur abrupt, citadelle imprenable couverte de forêts impénétrables. Une nature inhospitalière où les hommes ont durement conquis quelques arpents de terre, de génération en génération. Terpant en est le dernier maillon.
C’est cette rupture testamentaire qu’il consigne dans son livre, sans jamais l’enfermer dans une perspective ethnographique. Il ne fige pas les fresques d’un Pompéi paysan englouti, pas plus qu’il ne dresse l’inventaire d’un musée des arts et traditions populaires ; il ranime, au contraire, les annales d’un monde ancien qui, soudain, reprennent chair. Les époques s’enchâssent et les destins s’entrelacent.
On y chasse le « grand sanglier » ou l’étranger au cri de « Zauteu, Zauteu », qui désigne Hostun dans la langue vernaculaire, à la fois le nom du maître et le nom du pays, « car on appartient aux deux ». Rien d’étonnant à ce que l’album s’ouvre sur les armoiries de la maison d’Hostun : une croix d’or dentelée sur fond vermeil. Mais la première maison est celle de Dieu, tant l’Église fut, d’évidence, la cellule souche de ce monde ; et la croix, son principe d’ordre : dressée aux carrefours, surgissant au-dessus des brumes, découpée dans le ciel au faîte des églises.
C’est elle qui, la première, s’est implantée sur ces terres ; c’est d’elle qu’a rayonné cette civilisation. À partir de là, l’homme a pu y planter sa bêche, avant d’y élever sa prière. Ce qu’il reste de nous est un album placé sous le signe de la littérature, « la joie tragique de retrouver le perdu », selon les mots de l’écrivain Pascal Quignard. Terpant inscrit son dessin dans le sillage – le sillon – des derniers grands témoins du monde rural, les romanciers Pierre Bergounioux, Richard Millet, Pierre Jourde, Pierre Michon. D’autres encore, plus anciens.
L’automne d’une civilisation
Mais le vrai secret de Terpant, c’est la couleur. Dans les grandioses paysages du Vercors, il a trouvé un décor à sa mesure. Il les dessine à chaque saison, dans une symphonie chromatique : verdoyants, enneigés, mais le plus souvent dans les tons ocres, comme à l’automne d’une civilisation. Comment capter le déclin d’un monde ? Par la lumière. Dominer la lumière, c’est dominer les couleurs. Claude Monet y a consacré une vie de labeur. Il peignait toujours le même paysage – une cathédrale ou des nymphéas – sous des cadrages différents et des lumières irisées. Paul Cézanne aussi.
Un livre de peintre et un tableau d’écrivain
La montagne Sainte-Victoire de Terpant, c’est le Vercors. Une double permanence, la pierre et les hommes, les paysages et les visages, la terre et les morts – bref, la géologie et la généalogie, qui sont le domaine de Terpant, à la fois paysagiste et portraitiste, en homme qui peint et qui dépeint, habité par deux démons : celui du dessin et celui de la littérature. La bande dessinée lui a permis de réunir les deux, nous laissant avec Ce qu’il reste des hommes, un livre de peintre et un tableau d’écrivain. À la plume et au pinceau.
Ce qu’il reste de nous, Jacques Terpant, Futuropolis, 120 pages, 22 euros.
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