Ne croyez pas les journalistes : Rome ne vit pas tout entière dans l’effervescence du conclave qui approche, en égrenant les chapelets ou recomptant les papabili. Si l’on s’éloigne du Vatican, la dolce vita s’écoule aussi placidement que les eaux du Tibre, en ce week-end prolongé – vendredi, fête de la libération italienne, était férié. « Il y a un match ? » s’interrogent des touristes espagnols en entendant les exclamations du jubilé des adolescents. Dimanche matin, l’Église reprend son année jubilaire, presque comme si de rien n’était, rassemblant encore 250 000 personnes place Saint-Pierre.
Seul changement : le bienheureux Carlo Acutis, apôtre de la génération Internet, devra attendre qu’il y ait à nouveau « un pape régnant » pour être canonisé… En attendant, c’est le cardinal Parolin, secrétaire d’État du Saint-Siège, qui prononce l’homélie, exprimant « l’affection du pape François, qui aurait tant souhaité vous rencontrer, vous regarder dans les yeux, passer parmi vous pour vous saluer ». Scouts en uniforme et Ukrainiennes en robes traditionnelles entendent le bras droit du pape défunt leur rappeler que « nous devons accueillir son héritage, et le faire devenir vie vécue ».
François aurait sans doute aimé que les conversations s’animent plus autour de son message que de sa personnalité. La veille de son enterrement, des textes de ses enseignements étaient lus au cœur de la veillée de prière organisée à l’église de la Trinité-des-Monts. Le plus jeune cardinal français, François Bustillo, port altier et douceur de bon pasteur, faisait écho à Laudato si’ et à Fratelli tutti, deux des encycliques de François : « L’amour de la nature et de notre prochain trouvent leur source dans le cœur de Jésus. » C’est Coline, étudiante à Rome, qui avait préparé avec soin la veillée : plus que les funérailles, elle ne manquera pour rien au monde la fumée blanche !
Fidèles au poste
Le conclave est aussi dans les esprits dimanche à Saint-Louis-des-Français. « Dieu choisit et l’Église accepte », souffle Christian Renoux devant la Vocation de saint Matthieu, le saisissant tableau du Caravage, dressant un parallèle évident. Président pour la France du Mouvement international de la réconciliation (MIR), qui promeut la non-violence inspirée de l’Évangile, il est venu pour les funérailles de ce pape qui avait envisagé une encyclique sur le sujet. François avait renoncé devant des travaux préparatoires encore inaboutis, suggérant que son successeur pourrait s’en charger. Bon connaisseur des influences qui vont se déployer pour l’élire, Christian Renoux préférerait la continuité du cardinal Parolin à la supposée contre-offensive des conservateurs qu’il ne voit pas triompher…
Au Vatican se joue la suite, à Sainte-Marie-Majeure vibrent la mémoire et la ferveur
Le « papa Francesco » paraît n’être déjà qu’un souvenir presque lointain, dimanche soir, dans la fraîcheur de la place Saint-Pierre majestueuse et désertée. On peine à croire qu’elle était le centre du monde la veille, lors des funérailles recueillies qui ont rassemblé 400 000 personnes au total, jusqu’à la basilique Sainte-Marie-Majeure. C’est là-bas que se pressent les foules désormais et que les cardinaux sont allés se recueillir dimanche après-midi. Dans cette période étrange qui s’ouvre entre les funérailles et le début du conclave, la Rome ecclésiale se sépare en deux pôles : au Vatican se joue la suite, à Sainte-Marie-Majeure vibrent la mémoire et la ferveur.
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Ce lundi matin, les fidèles n’ont pas été découragés par les heures d’attente de la veille, tels Jaime et sa mère Lidia, accourus illico presto de la gare de Termini à leur arrivée à Rome. Pour d’autres, c’est un passage obligé avant de quitter la ville, tout comme le franchissement de la Porte sainte de la basilique, ouverte à l’occasion du jubilé, traversée et touchée, voire étreinte, par beaucoup. C’est pour cela que Dan était venu des Philippines avec son oncle : il se console du report de la canonisation de Carlo Acutis avec ce dernier hommage à un pape qui l’avait touché lors de son voyage en Asie en 2015.
« Avanti ! » lancent les gardes pressants. Le père Maximino, franciscain qui étudie à Rome, s’agenouille avant de filer en cours. La tombe papale est d’une sobriété monacale, comme l’avait demandé François dans son testament. Un bouquet de fleurs déposé par un fidèle est aussitôt écarté : seule peut l’orner une rose blanche, symbole de l’attachement de François à sa chère « Teresina », sainte Thérèse de Lisieux. Sur le parvis, un couple espagnol, main dans la main, s’émeut du contraste entre « la grandeur de cette basilique et la simplicité de la tombe ». Pas de quoi émouvoir le vigile qui en a vu d’autres : « François est le huitième pape à être enterré ici. La basilique restera la même ! »
Temps historique et pastorale
C’est Rome, entre perches à selfie et pieux carabinieri, en uniforme dans la queue pour les confessionnaux. « Rome, l’unique objet de mon ressentiment ! […] Rome qui t’a vu naître, et que ton cœur adore ! » Rien de nouveau depuis Corneille : la Ville éternelle est duelle. À l’image de l’Église… Dans « ville », il y a aussi toute la bassesse d’une humanité, rappelle un prêtre qui y a longtemps vécu : « À Rome, on voit la beauté de l’Église, son universalité, les Chinois persécutés, les Africains en plein essor, les Américains puissants mais qui se cherchent encore… Et aussi sa misère : l’ambition, la courtisanerie, le désir de pouvoir et d’avoir… Même l’architecture, partout, témoigne de ce paradoxe. Et pourtant, cette Église fonctionne depuis deux mille ans… Il n’y a que l’Esprit saint qui peut l’expliquer ! »
Temps historique et pastorale ordinaire se chevauchent : dans la sacristie de Santo Spirito in Sassia, à deux pas du Vatican, à l’issue de la messe du dimanche soir, le célébrant brise un œuf de Pâques géant sous les applaudissements des paroissiens. Il a l’allure d’un simple prêtre, mais c’est un prince de l’Église : il s’agit du cardinal Baldassare Reina, vicaire pour le diocèse de Rome – dont le pape est l’évêque. L’église est aussi celle du cardinal français Dominique Mamberti, celui qui aura la charge de prononcer le fameux « Habemus papam »…
Les cardinaux n’ont jamais été autant sollicités
Les cardinaux n’ont jamais été autant sollicités et s’en accommodent avec bonté, bénissant les passants. Comment faut-il s’adresser aux éminences ? Au loin, est-ce un simple violet d’évêque ou la pourpre cardinalice ? Les sourires font office de protocole avec ceux qui commencent à ressentir sur leurs épaules une responsabilité écrasante. Le cardinal Jean-Marc Aveline, aperçu près du Panthéon, partant célébrer sa messe à Santa Maria ai Monti, l’église dont il est titulaire, a choisi de « demeurer dans la prière et le silence ». La semaine dernière, il implorait la prière des fidèles « pour que l’Esprit nous aide à être dociles, courageux, fidèles et disponibles ».
Faut-il y voir un signe ? Le cardinal Dew emprunte le « borgo San Spirito »… On rattrape l’archevêque émérite de Wellington (Nouvelle-Zélande), créé cardinal par François il y a dix ans. Ses yeux bleus sont encore plissés du jetlag : il retient de la messe de funérailles l’hommage « à l’humanité, l’attention aux pauvres et aux marginalisés, de François ». Et compte sur les prières des fidèles pour aborder son premier conclave, « un peu intimidant » car la plupart des cardinaux ne se connaissent pas, ou peu : les rencontres qui se multiplient sont donc précieuses. Il souhaite que le prochain pape soit « un bon leader politique ».
La succession se prépare
Un espoir nuancé par le cardinal Bustillo, un peu plus loin, près de la maison Sainte-Marthe où ils résident, la « domus », comme on l’appelle au Vatican : « Il faut nous libérer de cette vision politique du conclave, confie-t-il au JDNews, pour être au service des catholiques du monde entier, décentrer nos regards de l’Europe comme l’a fait le pape François. » L’archevêque d’Ajaccio a troqué la soutane pour un clergyman seyant qui essuie un début d’averse, mais prend le temps de détailler cet entre-deux : « On vit dans la confiance et dans l’attente, comme un avent. » Comme 59 % des cardinaux (et 80 % chez les électeurs !), il va vivre son premier conclave : « Même si nous sommes tous des hommes d’expérience, nous écoutons les anciens qui nous éclairent de leur sagesse… tandis que les plus jeunes cardinaux apportent leur fraîcheur ! »
Le cardinal Fernando Filoni lui donnera peut-être quelques tuyaux, lui qui a vécu le précédent conclave et a occupé des postes importants au Vatican : « Oui, je connais beaucoup de cardinaux », sourit-il, sibyllin. Tenus au secret pendant le conclave, « les cardinaux ne diront rien… Sauf peut-être quelques Italiens, qui parlent toujours ! », taquine une vaticaniste. Lundi matin, les touristes et les joggeurs romains se croisent, alors qu’un bébé milanais a le privilège d’être baptisé à la basilique Saint-Pierre.
Une dizaine de mères mexicaines la rejoignent avec leurs enfants en fauteuil roulant : place au jubilé des personnes handicapées, comme Ector, qui se réjouit d’avoir « accompagné le pape dans son dernier voyage vers le ciel ». « Pas question de se laisser emporter par la tristesse ! lâche une sœur italienne qui les accompagne. Notre espérance suffit ! » Suffira-t-elle à élire un pape « qui vive de l’Évangile » ? Tous les cardinaux le martèlent, c’est leur désir premier, mais nul ne le sait. Seule certitude, s’esclaffe le cardinal nigérian John Onaiyekan : « Même celui qui sera le pape ne le sait pas encore ! »
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