
Traquer la Bête, au sens propre comme au figuré, telle est la mission donnée à deux agents très spéciaux, et plus ou moins secrets, sinon clandestins, à savoir le capitaine de gendarmerie Guillaume Lassire et une brillante chartiste qu’il serait périlleux de confondre avec une oie blanche, Paule Nirsen. Ces deux-là, nous les avons vus à l’œuvre dans deux précédents romans de Macé-Scaron, soit du côté d’Étretat dans La Falaise aux suicidés, puis, changement de paysage, dans La Reine jaune, où nos deux héros troquaient la Normandie pour une Provence noire comme les portes de l’Enfer.
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Précisons immédiatement, pour dissiper toute ambiguïté mais au risque de décevoir certains lecteurs, qu’il n’y a rien d’autre, entre Guillaume et Paule, qu’une camaraderie d’armes et d’idées, mais une camaraderie à toute épreuve. Et les épreuves, comme il est de règle dans tout bon roman d’aventures, ne leur manqueront pas ! Car, quoique édité dans une collection policière, La Croix des ténèbres ressortit moins à l’univers du « polar » qu’à la vieille, glorieuse et flamboyante tradition de la romance – ou du romancero si l’on veut bien prendre en considération l’origine ibérique du genre. Et à cette tradition de la romance se rattachent des enjeux civilisationnels et spirituels.
De quoi s’agit-il ? De l’irruption dans la campagne angevine d’un chien monstrueux, « fabriqué » pour tuer. Le centre géographique du récit est précisément situé à Baugé, charmante petite ville où est pieusement conservée la fameuse croix d’Anjou, appelée aussi croix de Lorraine, à l’intérieur de laquelle serait serti un morceau de la Vraie Croix rapporté des croisades. Or, c’est pour faire pièce symboliquement à la croix gammée que cette croix à deux traverses a été choisie en 1940 comme emblème de la France libre… Quel rapport avec le chien et les ravages qu’il commence à faire dans la population ? Eh bien ceci : l’animal a été « produit » en Bosanie, où des nostalgiques du IIIe Reich, héritiers des musulmans ralliés au nazisme, rêvent d’une revanche historique. Paule et Guillaume sauront les en empêcher, ce qui vaudra au lecteur un très vivant détour par les Balkans, avec des paysages, des silhouettes et des minarets qui évoqueront à plus d’un certaines planches du Sceptre d’Ottokar d’Hergé !
Mais c’est bien entendu l’Anjou qui constitue le corps vivant du roman de Macé-Scaron. Il faut y vivre ou y avoir vécu, et très précisément dans le Baugeois, pour avoir su, comme ici, en traduire la saveur et les couleurs, pour avoir été sensible à son incroyable pittoresque humain – amateurs de battues interdites, joueurs de boule de fort, bonnes sœurs qui ne dédaignent pas de lever le coude… Ajoutons, et ce n’est pas la moindre de ses qualités, que La Croix des ténèbres est un roman subtilement mais fermement politiquement incorrect, avec des portraits gratinés de quelques solennels imbéciles woke, élus du peuple ou non !
La Croix des Ténèbres, Joseph Macé-Scaron, Presses de la Cité, 304 pages, 21 euros
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