Ce n’est pas tous les jours que l’on assiste à la naissance d’un héros : Estefan le ruseur, un orphelin recueilli par un vieux comte excentrique, Nuno Sanche de Roussillon, dont on dit qu’il serait né dans les montagnes de Tella, près d’un dolmen antique. « Tout ça n’est pas très chrétien, oh non ! » s’inquiètent les paysans. Aussi à l’aise avec les manants de la ville basse qu’avec les grands seigneurs d’Aragon, le « bâtard du Roussillon » intrigue mais n’en dirige pas moins la ville d’Elne, dont les remparts gardent l’entrée des Pyrénées. Les habitants lui font une confiance aveugle. Lui s’en remet à sa malice et, surtout, à la Vierge Marie qu’il prie « confusément, maladroitement », même quand il devra faire face à « l’homme le plus puissant du monde, lui, un orphelin né de personne ».
Nous sommes en 1285. Dans quelques mois, Philippe IV, 17 ans, sera roi. Mais pour l’heure, il campe devant les fortifications de la petite cité du Roussillon avec son père, le roi Philippe III le Hardi, et la plus formidable armée qu’on ait jamais levée depuis Saint-Louis, 60 000 croisés qui n’attendent qu’un geste du cardinal Cholet, légat du pape, pour s’emparer de la ville. Le pape Martin IV a adoubé la croisade contre les hérétiques aragonais et surtout contre le roi d’Aragon Pierre III qui s’est arrogé la Sicile. C’est une question d’heures avant l’assaut final et la victoire du Vatican… Du moins le croit-on !
Le petit-fils de Philippe de Villiers n’a semble-t-il pas hésité à se tourner vers ses oncles « du métier », Nicolas, président du Puy du Fou, et Bruno Seillier, scénariste et metteur en scène, de Raconte-moi la France notamment, pour leur demander « un certain nombre de conseils sur l’écriture, la façon de tenir le spectateur et le lecteur en haleine […] Leur expérience est très précieuse », précise-t-il. Pas de doute, la recette magique a été comprise à 100 %. On n’avait pas dévoré 500 pages d’un roman historique avec une telle frénésie depuis les aventures de Pierre de Siorac dans Fortune de France, de Robert Merle, ou celles de Loup de Pomone, seigneur de Nissac, dans Les Foulards rouges, de Frédéric H. Fajardie. Deux héros qui ont en commun avec Estefan l’art de se tirer d’affaires très mal engagées pour retomber dans des affres pires encore.
Une cavalcade pleine de mystères et de rebondissements
À 22 ans, Jacques de Villiers a déjà un sacré métier. Il est présent derrière chacun de ses héros. Il ne s’en sépare pas ni ne les juge. Comme Paul Féval, le maître du roman de cape et d’épée, il galope à leurs côtés dans une cavalcade sans fin, pleine de mystères et de rebondissements. À l’instar d’Alexandre Dumas, Jacques de Villiers ne trahit pas l’histoire, il lui fait de beaux enfants ! « Le bâtard du Roussillon a réellement existé et a réussi à tenir en échec l’armée française. De façon assez inexplicable, cette armée gigantesque pour l’époque va se retrouver coincée devant la ville d’Elne, qui est tenue par ce jeune gouverneur assez mystérieux », explique-t-il. Le jeune étudiant en master Histoire, civilisation et patrimoine à l’Institut catholique de Vendée (ICES) rétablit au passage l’honneur de l’un des plus grands rois de France, Philippe IV le Bel !
Le onzième roi de la dynastie capétienne n’a jamais eu bonne presse auprès des écrivains et des chroniqueurs. Par-delà les siècles, de l’Italien Dante Alighieri, son contemporain, jusqu’au français Maurice Druon, au XXe siècle, les écrivains semblent s’être passé le mot pour écrire encore et toujours la légende noire d’un roi tyrannique et fourbe, cruel et faux monnayeur, opprimant le pape et l’Église aussi bien que son peuple.
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« Sous son règne, la France était grande et les Français malheureux », débute ainsi « Le Roi de fer », premier tome du cycle des Rois maudits, qui s’appuie sur la légende très romanesque mais inventée de la malédiction lancée sur le bûcher par le dernier grand maître du Temple Jacques de Molay contre le roi de France, ses héritiers et descendants « jusqu’à la treizième génération » ! L’Église n’a pas non plus été en reste. Son plus farouche adversaire, l’évêque de Pamiers, Bernard Saisset, disait de lui : « Ce n’est ni un homme ni une bête, c’est une statue. » Rien de tel dans Le Bâtard du Roussillon. C’est là toute la nouveauté, l’originalité et la force de ce roman haletant, véritable course contre la montre historique.
« Ce qui m’intéressait, c’était la notion de raison d’État »
Philippe le Bel est montré tel que les plus récents travaux historiographiques l’ont dépeint : un roi pieux, qui se fait appeler régulièrement « très chrétien », soucieux de s’inscrire dans les pas de son grand-père Saint-Louis. C’est pour cette raison précisément qu’il s’oppose avec la dernière énergie au Vatican : « Ce n’était pas la croisade de son grand-père qui se déroulait ici, mais un simulacre de défense de la foi à des fins indignes. Augmenter le pouvoir de Rome en écrasant celui du roi de France au prix d’un gigantesque massacre, voilà ce qui se tramait. » Estefan le ruseur en fait la confidence : « Sire, vous n’êtes pas comme les autres princes ou seigneurs que j’ai pu observer au cours de ma vie. Votre regard est perçant, votre vision va au-delà de la naïveté qui parfois conduit à la barbarie. » De toute la dynastie des Capétiens, c’est sous le règne de Philippe le Bel (1285-1314) que le royaume de France atteint l’apogée de sa puissance médiévale.
Jacques de Villiers ne cache pas son admiration pour ce monarque : « Il est fascinant parce qu’il a beau être connu des historiens, nous sommes incapables de dire quel était son caractère, ses réelles motivations, s’il était manipulateur ou manipulé, parce qu’il était ce fameux roi de marbre. » Le jeune écrivain s’inscrit dans les pas du grand historien Jean Favier, qui a réhabilité ce roi capétien mal aimé : « Ce qui m’intéressait dans ce livre, c’était la notion fondamentale de raison d’État que développe Philippe le Bel. C’est le premier roi qui l’a formulée ainsi avec, en corollaire, la vertigineuse question de la fin justifiant les moyens. » Insatiable, l’auteur, qui est aussi à ses heures cavalier, comédien et apprenti dans l’équipe du Puy du Fou, ne manque ni de talent ni d’inspiration pour faire de l’aventure du bâtard du Roussillon une captivante épopée en plusieurs tomes, entre thriller historique et roman de cape et d’épée.
Le bâtard du Roussillon, Jacques de Villiers (Fayard), 496 pages, 22,90 euros.
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