Quand on lui demande ce qui l’a attirée dans le métier de chef d’orchestre, une anomalie encore pour la toute jeune étudiante en musicologie qu’elle était, à 19 ans, on ne s’attendait pas à ce que Laurence Equilbey nous livre une réponse aussi franche : « Eh bien, je trouvais cela trop fun ! » Creusons l’idée : « La gestuelle des bras, découvrir l’impact que ces mouvements peuvent avoir sur un public ont été un déclic. C’est magique et, oui aussi, c’est un petit pouvoir. Mais j’imagine qu’un danseur doit éprouver le même type de sensations. »
Depuis ce jour de 1980, de l’eau a coulé sous les ponts, mais Laurence Equilbey n’en reste pas moins pionnière dans cette prise de la baguette. « Comment appelle-t-on cela ? Des préjugés ? J’ai mis longtemps à comprendre pourquoi des portes pouvaient ne pas s’ouvrir à cause du critère de genre. Heureusement, le métier s’est démocratisé chez les femmes, mais beaucoup aussi s’évaporent. La question de l’ouverture aux femmes n’est pas un processus linéaire : parfois, après de grands progrès, la société régresse, et encore plus fortement. »
Laurence Equilbey, élevée en 2008 au grade de chevalier de la Légion d’honneur, n’a pas volé ses trois Victoires de la musique récompensant son travail avec l’ensemble vocal Accentus. Mais c’est pour un tout autre projet que nous la retrouvons aujourd’hui, vêtue à la garçonne (pantalon, blazer et pull bleu nuit sur une chemise blanche, comme elle se présente devant son orchestre) dans un jardin s’égayant de chants d’oiseaux. Un an après le space opera Beethoven Wars, plongeant l’œuvre du grand Ludwig dans un dystopisme manga, la musicienne, que l’on a connue tout autant capable de se frotter au répertoire de la chanteuse pop Jeanne Added que de s’aventurer dans le registre électronique sous le nom d’Iko, a souhaité réveiller d’autres fantômes.
Dans une mise en scène de Daniela Kerck augmentée des créations visuelles de la vidéaste Astrid Steiner (deux Viennoises repérées dans un Turandot joué l’an passé à Wiesbaden), Laurence Equilbey s’est décidée à redonner toute sa puissance musicale et onirique au conte fantastique de Robert Schumann, Le Paradis et la Péri.
Cet oratorio profane, s’il avait connu le succès lors de sa création en 1843, avait ensuite été éclipsé par les œuvres pianistiques du compositeur allemand : jamais, par exemple, il n’avait été joué sur une scène parisienne. Pourtant, « tout y est », confirme l’artiste, dans cette histoire tissée par l’Irlandais Thomas Moore autour d’un conte persan aux airs des Mille et Une Nuits. « Il y a même un mort ! Comme dans les Passions de Bach, l’action est nourrie de rebondissements et de commentaires. » De quoi parle cette pièce que le chef Simon Rattle n’hésite pas à qualifier de « plus grand chef-d’œuvre dont vous ayez pu avoir connaissance » ? La péri est une créature céleste d’une beauté divine qui, bannie du paradis et en quête de rédemption, devra déposer une offrande suprême – une larme sacrée, sans déflorer l’intrigue – aux portes du paradis pour se racheter, nous apprend le communiqué de presse de la Seine musicale où les représentations auront lieu dans l’auditorium Patrick-Devedjian. Cet homme politique estimait que la culture était aussi prioritaire que la construction des routes.
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Ça tombe bien, la musique se déploiera sur le site des anciennes usines automobiles Renault avec un orchestre capable de rivaliser en matière de puissance et de précision sonore avec une mécanique parfaitement huilée.
« Avec les cuivres d’époque, les balances sont extraordinaires »
Formation résidente à la Seine musicale depuis 2017, l’Insula orchestra possède cette particularité d’essaimer sur instruments d’époque. Les néophytes ne saisiront pas de prime abord la nuance, mais elle est « pourtant d’importance », assure Laurence Equilbey, attachée à l’historicité des œuvres. « C’est en découvrant le travail de Nikolaus Harnoncourt avec le Concentus musicus Wien que j’ai compris en quoi le contexte des œuvres modifiait leur perception. Jusque-là, Mozart, ça m’endormait, lui a su me réveiller. Même Debussy, avec les cuivres d’époque, ça n’a rien à voir : les couleurs, les balances y sont extraordinaires. »
On comprend alors pourquoi Beethoven était devenu sourd. « À l’époque, les orchestres jouaient deux, voire trois fois plus fort qu’aujourd’hui. Lui allait jusqu’à tripler ses orchestres. » Le paradis, c’est l’enfer. Parfois, ça fait un de ces boucans, notamment quand les créateurs ne se souciaient que d’offrir à l’âme ses plus précieuses mélodies. C’est vers cet équilibre que tend la musicienne au sein de son Insula, ainsi nommé d’après cette partie du cortex cérébral regroupant les fonctions émotionnelles du cerveau. Rien d’artificiel ici.
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