Il est heureux de retrouver la maison qui a fait de lui le formidable danseur étoile qu’il a été jusqu’en 2009. Alors qu’il vient de quitter la direction du ballet de la Scala de Milan, Manuel Legris reprend, à l’Opéra de Paris, sa chorégraphie de Sylvia, sur la magnifique musique de Léo Delibes. Rencontre avec un sexagénaire plein d’énergie qui savoure une liberté retrouvée et se réjouit d’entamer une nouvelle phase de sa carrière.
Le JDD. Cela fait quoi de revenir là où tout a commencé ?
Manuel Legris. Extrêmement plaisir ! Pendant les quinze ans que j’ai passés à Vienne et à Milan, je détournais le regard car je passais devant l’Opéra de Paris, comme pour éviter de me rappeler de tout ce que j’y avais vécu et me concentrer sur mes nouvelles fonctions. Maintenant que je suis de retour et que j’ai retrouvé mes repères, j’ai l’impression d’être parti hier ! Après avoir décidé de ne pas renouveler mon contrat à la Scala, j’ai réalisé que c’était l’occasion de passer à autre chose. J’ai dirigé deux grandes compagnies, mais maintenant que je suis libéré de toutes ces lourdes responsabilités, j’ai envie de continuer à partager mon expérience : remonter des ballets, faire des créations, coacher des danseurs… La proposition de José Martinez de faire entrer ma version de Sylvia au répertoire de l’Opéra de Paris est arrivée au bon moment.
Pourquoi a-t-il pensé à vous ?
On est amis depuis très longtemps. Je l’avais pris dans le groupe que j’avais monté au sein de l’Opéra avec de jeunes danseurs, puis je l’ai invité plusieurs fois au ballet de Vienne pour chorégraphier. Il n’y a pas entre nous ce problème d’ego qui explique que des gens qui ont une responsabilité ne veulent pas faire appel à des gens qui ont un certain pouvoir pour ne pas perdre le leur… José sait très bien que si je reviens à l’Opéra, ce n’est pas pour prendre sa place, car je ne veux surtout plus être directeur ! Et puis, avec mon expérience, il sait que je vais pouvoir gérer les problèmes des danseurs. Il y a eu une très belle énergie en studio, avec une jeune génération qui a une très belle technique et qui a envie d’apprendre.
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Comment vous est venue l’idée de revisiter Sylvia ?
La version de Lycette Darsonval et de Violette Verdy, interprétée par Noëlla Pontois et Cyril Atanassoff, m’avait vraiment émerveillé quand j’étais élève à l’école de danse de l’Opéra. Et puis plus tard, j’ai fait la création du Sylvia de John Neumeier. Je ne me suis jamais senti l’âme d’un chorégraphe, mais je m’y suis essayé pour établir une autre forme de rapport avec mes danseurs à Vienne. J’ai monté Le Corsaire en 2016, et il a très bien marché. Du coup, on m’a vite demandé si j’avais d’autres idées et j’ai pensé à Sylvia, car la compagnie ne l’avait pas dans son répertoire. Ma naissance de chorégraphe est donc un essai qui s’est transformé grâce au succès !
« Je veux offrir une danse qui n’est pas dans la démonstration »
Aujourd’hui, on me propose de créer un Paquita à Vilnius en mai prochain, un Coppélia à Varsovie la saison suivante, je vais remonter La Belle au bois dormant de MacMillan à Londres… Je suis booké pour deux ans. Et sans rien demander à personne ! Il y a plus de créateurs dans le contemporain que dans le classique car on n’a plus Pierre Lacotte. Alors je pense que je peux trouver une nouvelle place sur un terrain où je n’ai à me battre contre personne.
Quels étaient vos enjeux en matière de chorégraphie ?
J’ai gardé des choses anciennes du répertoire, notamment dans les pantomimes, mais je les revisite avec des codes modernes pour qu’on n’ait pas l’impression de voir un vieux ballet classique. Je n’ai rien fait de facile pour le corps de ballet car j’ai été à bonne école avec Rudolf Noureev. On peut ne pas aimer ses chorégraphies, mais un tel degré d’exigence, avec une qualité d’exécution extrême, met une troupe au top de sa forme. Je veux offrir une danse qui se déploie dans la générosité sans être dans la démonstration : ce n’est pas la pirouette quadruple que le spectateur va retenir, mais l’émotion qu’on lui aura donnée. Si les pièces contemporaines attirent, il y a un vrai appétit du public pour voir des ballets classiques avec de beaux costumes et des danseuses sur pointes.
Regrettez-vous de ne pas avoir fait des chorégraphies plus tôt ?
Après Le Corsaire, j’ai dit non à toutes les demandes de nouvelles créations pour d’autres compagnies car j’étais directeur de Vienne et que je voulais faire mon boulot correctement. Maintenant, si je me sens suffisamment d’inspiration pour apporter quelque chose de nouveau, je le ferai. Mais je ne cours pas après les choses, je n’ai aucun regret : j’ai eu les plus brillantes partenaires, dansé sur les plus belles scènes du monde, collaboré de leur vivant avec des chorégraphes talentueux, dirigé deux compagnies importantes. Sans être laborieux, j’ai besoin de temps dans mon processus chorégraphique : pour m’autoriser à réfléchir, à revenir en arrière… Je n’ai pas une soif incroyable de création non plus : je veux avant tout faire des choix vrais et justes qui me permettent de continuer à transmettre ma passion. Et de rester serein.
« Sylvia », à l’Opéra Garnier (Paris 9e). 2 h 25. Du 8 mai au 4 juin. operadeparis.fr
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