Il a le visage serré. Konstantyn sait la mission périlleuse et son maigre gilet pare-balles bleu ciel ne le sauvera ni des obus ni des drones. Mais le trentenaire est un habitué. Rendez-vous a été donné dans une station-service désaffectée. Konstantyn et Artem sont membres de l’organisation Proliska, spécialisée dans l’évacuation des civils au sein des villes bombardées. On les sur nomme les « hell jumpers ». Ce sont des civils bénévoles qui prennent tous les risques pour aller sortir des villes en ruines les Ukrainiens sinistrés par la guerre. Dans un minibus vétuste et dépourvu de tout blindage, les sauveteurs s’élancent vers Novopavlivka, petite commune frontalière entre les oblasts de Donetsk et de Dnipropetrovsk, et sur laquelle pleuvent chaque jour les bombes russes.
Dans un Donbass miné par trois ans de guerre totale, nombreux sont ceux qui refusent encore de quit ter leurs domiciles, quand bien même ceux-ci sont en lambeaux. Pris en étau dans les combats, ils sont des milliers à décliner l’exil, souvent faute d’endroit plus sûr à rejoindre.
Le minibus arrive aux abords de la ville. Novopavlivka, petite cité soviétique austère, est la cible de frappes quotidiennes depuis plusieurs semaines. À 10 kilomètres du bourg, les artilleurs russes sont tapis dans les bois. Depuis leurs canons automoteurs Msta-S, les Russes crachent le feu sur la ville, et les obus de 152 millimètres y ont déjà détruit un tiers des bâtiments. « Vous avez vos documents, madame ? » Konstantyn fait coulisser la porte du bus et laisse une vieille babouchka s’y installer. « Où va-t-on ? » s’enquiert la dame. « Mojova, le prochain village », lui répond le bénévole.
Ici, les combats n’ont pas toujours été si violents. Il y a huit mois, l’armée russe a lancé une offensive sur Pokrovsk, ville moyenne du Donbass encore sous contrôle ukrainien. Depuis, la région s’est changée en champ de bataille et chaque village est devenu le théâtre de cette guerre d’anéantissement. « Mais où voulez-vous que j’aille ? À Kiev, pour dormir dans la rue et mendier des piécettes ? » La babouchka Natalyia laisse couler quelques larmes sur ses joues ridées. Elle ne veut plus embarquer, ayant compris qu’il s’agissait d’un aller potentiellement sans retour.
La babouchka ne veut plus prendre le bus, elle a compris que c’était un aller potentiellement sans retour
« Cette guerre nous prend tout ! Nous avons perdu nos enfants, nos petits-enfants. Main tenant nos appartements, que nous reste-t-il ? » Konstantyn et Artem tentent de la rassurer. Exceptionnellement, ils la ramèneront chez elle le soir, une fois qu’elle aura pu s’approvisionner en eau et en nourriture, denrées devenues rares dans cette partie de l’Ukraine. Novopavlivka ressemble à une ville fantôme. Les bâtiments, éventrés par les bombes, laissent sortir de leurs entrailles des amas de pierre et de ferraille. Dans le centre de la ville, l’école élémentaire a été détruite par un bombardement. Au milieu des débris, des manuels scolaires jonchent encore le sol noirci par les flammes. « Ils veulent nous faire partir, ils veulent nous contraindre à quitter la ville, comme ça ils pourront s’y installer sans problème ! » Aren et son père tiennent le der nier magasin encore ouvert de la ville.
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La semaine précédente, un obus éclatait à quelques mètres de l’échoppe. Aren soulève son tee-shirt et dévoile un large hématome bleuté sur sa hanche droite. « Vous voyez ? C’est de la guerre psychologique ! Ils nous tuent ou réduisent nos maisons à néant, comme ça ils feront table rase une fois qu’ils auront pris la ville. » Triste ironie de l’histoire, Vashyok, le père d’Aren, a fui l’Arménie pour l’Ukraine en 1995, après la première guerre du Haut-Karabagh. « J’ai fui une guerre pour une autre. Si j’avais su, à l’époque… » Mais le père et le fils, eux non plus, n’ont pas prévu de par tir. Les quelques habitants restants de Novopavlivka sont contents de pouvoir leur acheter des produits alimentaires ; tout autant que les militaires ukrainiens, qui constituent la nouvelle base de leur clientèle.
Les rues de la petite cité sont désertes. Dans le ciel, un drone passe sous un nuage. « Celui-ci sert à l’observation », rassure Valentyna Kutnia, adjointe au maire de Novo pavlivka. Le regard fixé sur les destructions, la fonctionnaire se remémore le jardin communal. « Des enfants jouaient ici, on venait de plan ter une dizaine d’arbres ! » Sous ses yeux, le cratère béant d’un missile russe venu s’abattre la veille. Selon Valentyna, il arrive que les soldats ukrainiens fassent courir plus de risques que nécessaire. « Ils savent qu’ils doivent éviter toute concentration, sinon les drones russes les voient et ils lancent encore plus de missiles. Mais parfois… » Des 4×4 blindés de l’armée l’interrompent. Ils roulent vers Pokrovsk, où le feu les attend. Dans le Donbass ukrainien, certains ne s’identifient à aucun des deux camps ; les affres de la guerre mettent à rude épreuve les concepts de patriotisme et de nation.
« Puisque je vous dis que ce missile est ukrainien ! » Une dame âgée, encapuchonnée dans un voile soyeux, s’indigne à en tousser. Quelques kilomètres au nord de « l’enfer sur terre » qu’est Pokrovsk, à Rodynske, un missile a frappé son immeuble de plein fouet, coupant définitivement l’accès à l’électricité. « Vous voyez des Russes dans cette ville ? poursuit-elle, le visage las. Non, donc cette explosion, elle est le fait des Ukrainiens ! » Bogdan, lui, est méfiant. « Certains ici attendent l’arrivée des Moscovites », lâche le quinquagénaire, visiblement exaspéré. Descendant de prisonniers du goulag, ses parents, après avoir fui la Sibérie, se sont réfugiés en Ukraine.
La mère de Bogdan opérait dans les rangs de l’UPA, l’organisation clandestine des nationalistes ukrainiens, que la propagande russe considère comme une officine nazie. « La Russie connaît les divisions qui touchent notre pays, notamment sur les questions linguistiques. Ils veulent faire croire que les russophones sont Russes, ce qui est faux. Il n’y a qu’une Ukraine, avec plusieurs langues ! » conclut l’homme, massif. Rodynske, dernière commune avant Pokrovsk, voit son quotidien remodelé par les combats.

Les routes étroites sont déformées par les chenilles des tanks qui passent, intacts le matin, et reviennent cabossés le soir… quand ils reviennent. Partout dans la ville, les soldats ont pris pos session des appartements laissés vacants par les évacués. Ils vont et viennent dans les rues désertiques de la cité, le regard triste mais vigilant ; toujours un œil tourné vers le ciel, dans le cas où un drone les aurait pris pour cible.
Les drones russes sont la hantise des civils et des militaires ukrainiens. Ces oiseaux de la mort rôdent en permanence dans le ciel, identifient leurs cibles à 1 000 mètres d’altitude et transpercent les airs pour les désintégrer. Pour sauver leur peau, les soldats se déplacent à l’aide de voitures équipées d’antennes de brouillage. Un dispositif dont ne disposent pas les civils. Pavlo, un jeune militaire affecté dans la région, a sa propre méthode. « Toujours les rétroviseurs vers le ciel. Si vous voyez un drone, accélérez à une vitesse de 150 km/h en faisant des zigzags ! Le système de brouillage rendra le drone aveugle quand il sera proche de vous ; avec les zigzags et la vitesse, vous avez une chance pour que l’impact ne soit pas mortel. »
Dans le Donbass, chacun a son astuce pour tromper la mort qui guette au quotidien les âmes de cette région désolée. Les civils, pris dans l’étau d’un conflit inter minable, n’osent même plus rêver de paix. Quand elle reviendra, qui ramènera les disparus ? Qui relèvera les immeubles ? Qui réensemencera les champs ? À cette question, seul l’écho des obus, pour le moment, offre une réponse.
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