Le JDNews. Quelques jours après le meurtre d’Aboubakar Cissé, poignardé dans une mosquée du Gard le 25 avril dernier, le ministre de l’Intérieur a refusé de parler d’« islamophobie » en raison de la « connotation idéologique » de ce terme. Quelle est la généalogie de ce mot, désormais récusé au sommet de l’État, et quels en sont les principaux théoriciens ?
Florence Bergeaud-Blackler. Comme tous les termes controversés, il faut prendre en compte l’utilisation du terme « islamophobie » par celui qui l’emploie. L’islamophobie désigne littéralement une peur (phobie) de l’islam. Elle n’est d’ailleurs pas pénalisable : on a parfaitement le droit de redouter, voire de détester une idée, un dogme ou une religion. Mais pour certains musulmans, cette peur ou cette haine de l’islam entraînerait une impossibilité d’être acceptés comme pratiquants de cette religion. Ils considèrent ainsi l’islamophobie comme une discrimination à leur encontre. Il est donc vain de vouloir imposer la signification étymologique dans le débat public et de distinguer « haine antimusulmans » et « peur ou haine de l’islam », si cette distinction n’a pas de sens pour les intéressés.
Cela m’amène à une autre remarque. Le sentiment que certains musulmans ont d’être discriminés parce qu’on veut limiter le port du voile à l’école et dans le sport, ou encore le halal à la cantine, par exemple, s’explique par un rapport particulier à la religion, perçue comme quelque chose qui doit guider toute la vie du croyant. Une conception systémique et totalisante de l’islam est en train de s’imposer, sous l’influence du salafisme et en particulier des Frères musulmans. Le croyant se dit : si vous voulez limiter ma religion et que je ne peux pas la vivre comme je l’entends et jusqu’où je l’entends, alors je suis dans l’erreur ; je considère cela comme une agression et j’ai le droit de me défendre.
Cela correspond à ce que l’on appelle, dans la tradition islamique, le « djihad défensif », qui peut être interprété comme un devoir. Il se distingue du djihad offensif, qui ne peut être déclaré que par un chef d’État islamique – comme Daech ou le régime des mollahs iranien. Tout cela pour dire qu’il est essentiel de comprendre la façon dont les musulmans conçoivent le terme, mais aussi la manière dont les islamistes l’instrumentalisent pour en faire un dispositif prosélyte.
En France, peut-on dire que le concept d’islamophobie a servi la cause de l’islam politique ? Quelles sont les organisations et associations ayant récupéré le terme à des fins politiques ?
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Oui, assurément. Toutes les associations de lutte contre l’islamophobie ont une conception politique et non seulement juridique de la lutte contre la haine de l’islam. Elles ne combattent pas seulement des discriminations, elles veulent imposer leur conception dogmatique et intégraliste de leur « din » – terme que l’on traduit à tort par « religion » car nous n’avons pas d’équivalent en français –, ce qui aboutit à des revendications politiques. Elias d’Imzalène, fondateur du site islametinfo et du collectif « Perspectives musulmanes », créé en réaction à la loi dite « séparatisme » de 2021 et proche de LFI et du NPA, propose une définition de l’islamophobie parfaitement politique.
Toute action perçue comme un obstacle à l’organisation communautaire est déclarée « islamophobe »
Il la décrit comme « tout ce qui entrave la construction et le développement de la communauté musulmane, son expression visible et politique, en France ou ailleurs ». Cette conception dépasse la simple hostilité envers l’islam. Toute action perçue comme un obstacle à l’organisation communautaire, à la visibilité religieuse – comme le port du voile et même du niqab – est déclarée « islamophobe » et entraîne un devoir de réponse. Des lois telles que celles interdisant les signes religieux à l’école ou dans la fonction publique sont, selon cette perspective, des manifestations d’hostilité à l’égard de l’islam et des musulmans. Si l’on résume le propos d’Imzalène, refuser qu’un parti politique se développe sur la base de la charia est déjà une forme d’islamophobie…
Iriez-vous jusqu’à dire qu’il existe un certain chantage à l’islamophobie ?
L’Organisation de la coopération islamique [OCI, organisation intergouvernementale créée en 1969 à Rabat et regroupant 57 États membres, NDLR], comme avant elle la Ligue islamique mondiale [ONG musulmane fondée en 1962 à La Mecque], contiennent dans leur charte la nécessité de contrer la vision négative à l’égard de l’islam dans le monde. Il ne s’agit bien sûr pas, selon elles, de corriger ce qui est problématique dans l’islam – considérée comme la plus parfaite des religions et la plus aboutie –, mais de changer le regard que portent sur lui ceux qui ne le comprendraient pas bien. Le premier rapport sur l’islamophobie, publié en 1995 par le Runnymede Trust, un think tank britannique inclusif et prônant le dialogue des religions, explique exactement cela : si vous avez une vision négative de l’islam, ne persistez pas à vouloir changer celui-ci, car vous n’aboutirez qu’à un conflit ; changez plutôt votre regard sur l’islam.
Tous les rapports sur l’islamophobie et la haine antimusulmans, produits et financés par l’OCI, l’UE ou la Turquie, ont adopté ce modèle : faire un bilan annuel de la « montée de l’islamophobie » sur la base de chiffres produits par des autorités nationales, religieuses ou associatives, à la méthodologie et à la traçabilité très obscures, pour ensuite proposer des mesures pour que la société s’améliore, se rééduque, afin de ne pas nourrir une haine qui entraînerait forcément de la violence. Cela sous-entend que les musulmans seraient incapables de s’adapter au reste du monde. Si les islamistes nous font chanter, c’est parce que nous acceptons de chanter. Il faut devenir insensible à cet anathème et continuer à lutter contre les racismes et les discriminations en général.
La direction nationale du renseignement territorial (DNRT) a recensé 79 actes antimusulmans en France entre janvier et mars 2025, en nette augmentation par rapport à l’année précédente sur la même période. Quel terme faut-il préférer à celui d’islamophobie selon vous ?
Pour commenter avec précision ces chiffres, il faudrait que je sache comment ils sont produits. Ce que je sais, c’est qu’ils comptent des actes antimusulmans (mais sont-ce parce qu’ils sont musulmans ou parce qu’ils sont maghrébins ? Auquel cas c’est plutôt du racisme) mais aussi des actes islamophobes, comme par exemple des tranches de jambon ou des têtes de sanglier jetées à proximité des mosquées. Ces derniers visent une religion, mais pas directement des personnes, même si l’objectif est de les heurter et de les intimider. Pour ce qui est des agressions envers les personnes, elles sont heureusement très rares et, lorsqu’elles se produisent, les nombreuses associations antiracistes et de lutte contre l’islamophobie le font savoir très rapidement.
Les partis politiques qui s’appuient sur le vote musulman, font campagne contre une prétendue « islamophobie d’État » – laquelle n’existe pas en réalité en France – et s’exhibent en pleurant dans les manifestations, comme le chef du parti LFI lors d’une manifestation récente, ne manqueraient pas la moindre occasion d’agiter le chiffon pour aller faire leur marché électoral. De ce point de vue, les juifs et les chrétiens sont nettement moins protégés que les musulmans, puisqu’il n’existe pas de projet de partis politiques juifs ou chrétiens.
Laurent Wauquiez a récemment proposé de classer les Frères musulmans comme organisation terroriste et d’interdire « des organisations qui sont affiliées ». Est-il seulement possible de le faire ? Les Frères musulmans ne forment-ils pas une nébuleuse insaisissable ?
Je suis hostile à toute mesure d’interdiction visant quelque chose qui non seulement prétend ne pas exister, qu’on n’étudie pas et dont même nos gouvernants ne comprennent pas les logiques internes. Interdire les Frères musulmans, qui nient totalement leur appartenance à la confrérie, est un slogan électoral vide de sens et assez inconséquent. Si l’on demandait à ceux qui le proposent de préciser ce qu’ils entendent par-là, comment ils comptent s’y prendre et si cela serait efficace, ils seraient probablement incapables de répondre à ces questions.
Mais attention, je ne dis pas pour autant que la confrérie secrète des Frères musulmans est une nébuleuse insaisissable – d’autant que je la décris, après d’autres, dans mes travaux. Simplement, ses modes d’action sont discrets et assez insaisissables, et relèvent d’une excellente compréhension de notre fonctionnement politique et juridique. Ils utilisent nos lois et nos comportements contre nous-mêmes, tombant rarement dans l’illégalité. Les Frères musulmans utilisent des moyens de subversion comparables à ceux employés jadis par les trotskystes ou le KGB.
J’ai parlé d’inconséquence à propos de l’interdiction, car elle entraînerait un risque de harcèlement judiciaire à l’encontre de personnes comme moi qui travaillent sur l’islamisme – d’autant plus que les Frères mettent en place un puissant réseau d’avocats prêts à engager des procès uniquement pour empêcher les experts de travailler. Aujourd’hui, les Frères et leurs alliés me traitent de « facho » pour me discréditer et me faire taire mais, si une telle décision était prise, je risquerais le « cachot », surtout si leur influence s’accroît auprès de la magistrature.
Un rapport sur l’influence grandissante des Frères musulmans en France, coécrit par le diplomate François Gouyette et le préfet Pascal Courtade, est en cours de déclassification selon le ministère de l’Intérieur et devrait bientôt être dévoilé dans son intégralité. Le risque d’entrisme islamiste est-il aujourd’hui plus élevé que jamais dans notre pays ?
Ce rapport, initié au printemps 2024, a été remis à M. Retailleau à l’automne 2024. J’ai été la première auditionnée. Les rapporteurs ont travaillé sur des dossiers fournis par la DGSI et des renseignements territoriaux, longtemps restés dans les tiroirs. Ils se sont également appuyés sur mon livre, d’après la confidence d’un haut fonctionnaire de Beauvau. Je ne l’ai pas lu moi-même ; je sais seulement qu’il est en train d’être réécrit afin d’être rendu public. Pour moi, qui ai alerté sur l’ampleur de la situation d’entrisme dès 2022 – avant même la sortie de mon livre, qui en décrit les principes et les méthodes –, ce n’est pas un « risque », c’est une réalité. Si nous réagissons maintenant, il nous faudra au moins une génération pour nous en remettre. Sinon… ce sera la guerre.
Le plus urgent, c’est de connaître ce mouvement, d’en parler dans les médias publics comme on a parlé des grandes idéologies totalitaires, sans tabou, pour permettre à la population de s’armer intellectuellement, de reconnaître le frérisme et être capable de s’y opposer, également de sanctionner par leur vote les partis qui mettent la République en danger en se faisant les alliés utiles de l’islamisme. Il faut parler, former et informer, c’est la raison pour laquelle j’ai créé cette année, en marge de mon travail au CNRS, le Centre de recherche et d’information sur le frérisme (Cerif).
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