Je n’imagine pas le cinéma français vivre sans Nicolas Bedos. Monsieur & Madame Adelman (2017), La Belle Époque (2019), Mascarade (2022) ont révélé un metteur en scène que l’impermanence des sentiments obsède. Bedos écrit des comédies romantiques sans violon. « Je t’aime moi non plus » est la règle. Avant de finir mal, ses histoires d’amour ne commencent pas bien. C’est brillant. C’est juste. C’est émouvant. C’est tout ce qu’un spectateur demande au cinéma quand il paye une place 15 euros et qu’il souhaite voir racontée sur grand écran une histoire, entre « Il était une fois » et « Faites entrer l’accusé ». Bedos a du talent. Hélas, ça ne suffit pas : « Un réalisateur, aujourd’hui, ça exhibe sa modestie dans un rade du 20e, un exemplaire de Libé sous le bras. Ça porte un pull moutarde et ça assume sa calvitie », écrit-il dans La Soif de honte (L’Observatoire), sorti cette semaine.
Certains choisissent une église, un prêtre, un confessionnal pour dire leur vérité. Bedos a écrit 300 pages avec un objectif chrétien : obtenir l’absolution. Faute avouée est à moitié pardonnée. Bedos assure ces jours-ci le service après-vente du récit sur les antennes en mode pénitence. Le voici il y a une semaine chez Léa Salamé pour une de ces tartufferies que la télévision propose quand les enfants sont couchés. Oui, quelle époque ! Tout semblait faux l’autre samedi, tout sonnait faux comme dans un film d’Éric Rohmer. Léa pensait à son public ; Nicolas à son avenir :
« J’ai péché ma sœur.
– Je vous entends mon fils.
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– Je me repens ma sœur.
– Ne recommencez plus mon fils. »
Entretien codifié. Chacun joue son rôle. Léa avance sur un fil, ni indulgente, ni impitoyable. Nicolas broie du noir, ni convaincu, ni incrédule. France Télévisions retient son souffle. J’avais mal pour Nicolas. Le cinéma regarde. J’étais stressé pour Léa. Les féministes veillent. Un jeune homme à particule ricane parmi les spectateurs. Il porte un micro. Les exécutions publiques attirent les curieux. « L’interview m’a presque fait regretter la garde à vue. Les policiers sont beaucoup moins obtus », a rapporté Nicolas Bedos à Eugénie Bastié qui l’a rencontré pour son journal Le Figaro. Les amateurs d’hémoglobine seront déçus. Madame Salamé torée avec muléta mais sans mise à mort. Bedos joue gros. Il tient la ligne. L’acte de contrition précède le retour en grâce. Bedos a beaucoup à se faire pardonner.
L’alcool n’excuse rien
Bedos a fait n’importe quoi comme font n’importe quoi les sales gosses mal élevés que la vie a trop gâtés. L’écrivain Émilie Frèche a pris la parole dans Le Point : « Notre monde ne veut plus d’hommes comme ça. » Elle a aussi ajouté : « Être un connard n’est pas pénalement repréhensible. »
Beau, riche et célèbre : un cocktail explosif. Il faut résister. Bedos a sombré. « La gloire est le deuil éclatant du bonheur. » À Versailles jadis, ou chez Castel aujourd’hui. En 2023, sa compagne Pauline attend un enfant. Nicolas célèbre l’événement dans une boîte de nuit où il pose sa main sur le sexe d’une jeune femme, par-dessus son jean. L’alcool n’excuse rien.
#MeToo ignore les peines planchers, les peines probatoires, les peines graduées
Une plainte est déposée. Un procès a lieu. Bedos est condamné à une peine d’un an de prison qu’il effectuera durant six mois sous bracelet électronique. Il ne fait pas appel. Il est inscrit au fichier judiciaire des auteurs d’infractions sexuelles et violentes. Et maintenant ? La justice est passée. Mais quid du tribunal populaire #MeToo ? J’ai parfois le sentiment qu’il prononce des peines à perpétuité. #MeToo ignore les peines planchers, les peines probatoires, les peines graduées. #MeToo refuse l’effacement du casier judiciaire, l’amnistie générale. Nous ne sommes pas aux États-Unis où contrition rime avec réhabilitation.
Il y a des êtres qui ne méritent aucun pardon. Bertrand Cantat est à jamais l’assassin de Marie Trintignant. Il y a des êtres qui méritent une deuxième chance. Nicolas Bedos a payé sa dette à la société. J’observe qu’Eugénie Bastié, dans Le Figaro, voit dans La Soif de honte un « livre poignant, ni plaidoyer d’innocence, ni manifeste de repentance ». Lucie Alexandre, dans Libération, retient du récit des « aveux qui permettent à Nicolas Bedos de souligner d’éventuelles dérives de #MeToo ». Deux salles, deux ambiances. L’éditorialiste du Figaro pense en solitaire ; celle de Libération réfléchit en troupeau. « Si la seconde chance n’existe plus, quel sens donner à s’améliorer ou à s’interroger sur soi-même ? » a conclu l’ex-enfant chéri du cinéma français dans Le Point.
« Un homme, ça s’empêche »
L’affaire Bedos a livré une énième version de l’ambivalence qui existe entre l’homme et l’artiste. L’homme est soumis à la loi des hommes ; l’artiste, à aucune dans son art. Un artiste ne demande nulle autorisation ni à la société, ni à autrui, ni à #MeToo pour écrire, peindre ou composer. Il traverse la vie à la pointe de son talent ; jamais il ne sollicite l’avis, la mansuétude, l’assentiment des humeurs de la ville. Il trace. Verlaine a tiré avec un revolver sur Rimbaud sans implorer le pardon de ses contemporains.
Puisse Nicolas Bedos rester un artiste et devenir un homme
L’artiste suit son inspiration. Il avance sans laissez-passer. Il édicte sa propre loi. « Il ne s’autorise que de lui-même », dirait un psychanalyste qui a (trop) lu Jacques Lacan.
Nicolas Bedos a touché le fond de la piscine avant, qui sait, de revenir à la surface. Aux hypersensibles, le mode d’emploi de l’existence n’est pas donné. Les substances soulagent comme l’alcool accompagne. Ne voyez dans ces mots aucune excuse, à peine une explication. Saint Augustin ne fut pas toujours un saint. Vous me direz que tout ça a peu de rapport avec une main posée là où il ne faut pas. Vous aurez raison. Un artiste libère. Un homme, ça s’empêche. Puisse Nicolas Bedos rester un artiste et devenir un homme.
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