
On ne lit pas Les Royaumes de Borée, on y pénètre à pas feutrés comme on franchirait une frontière invisible, le souffle suspendu, tous les sens en éveil. Ce n’est pas seulement un roman de chevalerie, c’est un roman d’initiation, ainsi que le rappelle Étienne de Montety dans sa superbe préface. Le lecteur y suit les pas d’Oktavius de Pikkendorff, gentilhomme de fortune, dans le grand-duché de Valduzia, « aux confins septentrionaux de l’Europe », fidèle à la devise des Pikkendorff – et de Raspail : « Je suis d’abord mes propres pas. » Oktavius ne commande pas seulement une garnison oubliée, il veille sur un sanctuaire des songes.
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En bon Pikkendorff, il refuse les honneurs, exigeant seulement de servir « aussi loin que possible, et à l’est ». À l’est de quoi ? De tout. De la modernité, de la vulgarité, des puissances froides de la raison instrumentale. Il veut vivre là où le monde s’efface, là où commence l’inconnu, dans les « royaumes de Borée » oubliés des cartes et des hommes. Ces forêts boréales sont pour Raspail une frontière ultime, au-delà de laquelle commence le silence des dieux, le domaine des elfes, des peuples premiers en péril et des légendes qui survivent aux civilisations qui les ont vues naître. L’homme civilisé n’y entre qu’à ses risques et périls. Il en sort diminué ou transfiguré, loin du monde moderne qui progresse comme un rouleau compresseur, imprimant partout sa marque.
Devant cette hégémonie sans partage, Oktavius tient son rang, comme le commandant Drogo dans Le Désert des Tartares de Dino Buzzati, mais lui va au-devant du mystère, à la lisière des rêves et des songes. Là, on guette la silhouette énigmatique du « petit homme couleur d’écorce », dernier des autochtones et mauvaise conscience du Progrès.
L’histoire se termine en 1945, dans la nuit d’un monde en flammes. La modernité a gagné. Le rêve est replié, comme un drapeau royal qu’on aurait sauvé de l’incendie. Subsiste une lignée et une fidélité. À l’heure des satellites et des réseaux, Raspail rêve encore de territoires interdits, de marches obscures, de duchés fort peu républicains, de royauté secrète et de devises irréductiblement carolingiennes. Un combat perdu d’avance ? Raison de plus pour le mener.
Les Royaumes de Borée de Jean Raspail, préface d’Étienne de Montety. Albin Michel. 336 pages. 22,90 euros.
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