Après un raté mémorable, le nouveau chancelier allemand Friedrich Merz (CDU) a finalement été investi par le Bundestag. Jamais dans l’histoire de la République fédérale d’Allemagne un candidat chancelier n’avait échoué au premier tour. Ses premiers déplacements à Paris et Varsovie sonnent le retour de l’Allemagne en Europe. Après la parenthèse Scholz, l’heure semble ainsi au réchauffement des relations avec la France. Conservateur authentique, Friedrich Merz est-il en train d’ouvrir une nouvelle ère pour l’Europe et son pays ?
Friedrich Merz n’était pas à la journée près mais il se serait bien passé de ce faux départ inédit pour parvenir à la chancellerie qu’il espérait depuis vingt-cinq ans. Les quelques voix qui lui ont manqué signent le désarroi d’une partie du monde politique et de l’opinion devant ses choix politiques incompris. Homme de convictions, le dixième chancelier a en effet transigé avec les piliers de la démocratie chrétienne. Atlantiste, il veut s’émanciper des États-Unis. Adepte de la rigueur, il choisit de recourir à la dette. On doit certes cette métamorphose au charme allemand des coalitions mais surtout aux crises que l’Europe traverse. On doit surtout lui reconnaître une constance essentielle sur les sujets de société et la détermination à rendre l’Allemagne plus forte.
Friedrich Merz est moins un « revanchard » qu’un persévérant. Animé dès le plus jeune âge par l’ambition de la chancellerie, son ascension est longtemps contrariée par Angela Merkel. Accusé de n’avoir aucune expérience ministérielle, il avance son « exil » dans le privé comme gage de son efficacité. Mais, agacé par le centrisme de « Mutti », il revient en politique pour emporter enfin, en 2022, le parti dont il incarnait l’aile droite.
Présenté comme l’homme du passé, il incarne en réalité la permanence des valeurs de la démocratie chrétienne. Ce catholique de l’Ouest est le miroir inversé de la protestante de l’Est Merkel. Conservateur assumé, Merz rêve d’étendre au pays la « culture de référence » de son Sauerland natal. Son allié bavarois, Markus Söder, n’hésite pas à clamer : « Moins de wokisme, de diversité et d’écriture inclusive ! C’est ainsi que notre pays redeviendra fort. » Attaché à une économie familiale enracinée, le nouveau chancelier irrite les médias lorsqu’il doute des effets de la parité en politique, s’oppose à l’élargissement de l’avortement, toléré mais encore illégal, et prône la fin du regroupement familial et la restriction du droit d’asile. En février dernier, il a même laissé son parti voter de concert avec l’Alternative für Deutschland (AfD) la résolution sur l’immigration, à la colère de l’ex-chancelière.
Merz veut inscrire son action dans l’histoire. Pour y parvenir, le Sauerländer commence par une mue qui est autant une prise en compte de la diversité de sa coalition que des dangers qui guettent l’Europe. Il choisit ainsi de rompre avec l’orthodoxie budgétaire qui prévalait depuis 1949. En levant le frein constitutionnel prudentiel limitant le recours à l’emprunt, il dégage ainsi des marges de manœuvre pour rénover les infrastructures publiques et refondre le système de défense, condition de son autonomie.
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« L’Europe doit devenir indépendante et je ne pensais jamais dire cela », confesse Merz après le discours marquant de J. D. Vance à Munich. La création d’un Conseil de sécurité nationale, le retour à la conscription et surtout l’augmentation, quoi qu’il en coûte, des dépenses militaires soulignent la nécessité d’en finir avec la protection exclusive des Américains jugés « indifférents au sort de l’Europe » par un chancelier désenchanté. Tenu par sa coalition, le nouveau chancelier est moins ferme sur la relance de centrales nucléaires dans une société qui reste rétive à l’atome, à gauche comme à droite. Friedrich Merz n’imagine pas une Europe souveraine sans restaurer le lien de confiance avec la France altéré sous Olaf Scholz. En nommant le pro-Français Johann Wadephul aux Affaires étrangères, qui n’était plus à la CDU depuis 1969, le chancelier manifeste le désir de retrouver une voix concordante sur la défense et la politique commerciale. Les différends encalminés sont toutefois encore légion, à commencer par la guerre en Ukraine.
La France reconnaît la primauté de l’effort militaire de son voisin. Merz a ainsi moins de pudeur que Scholz sur le fait de livrer des missiles Taurus à Kiev et veut concrétiser les projets communs de chars et d’avions du futur. Mais Berlin est moins enclin à l’envoi de troupes que Paris et réaffirme que rien ne se déliera sans l’implication américaine. Encore sous parapluie otanien, l’Allemagne s’ouvre à l’idée d’une protection commune avec la France. Mais indexer la dissuasion nucléaire française sur les intérêts vitaux de l’Allemagne suscite des réticences de part et d’autre du Rhin. Le volet agricole reste aussi un nœud gordien. Si agriculteurs français et allemands partagent les mêmes appréhensions sur le traité de libre-échange avec le Mercosur, Berlin craint de voir ses exportations chuter en cas d’échec et l’Amérique latine, aux matières premières critiques cruciales, se tourner vers les Brics. Pour rester au cœur du jeu européen dont le centre de gravité s’est déplacé à 27, l’Allemagne a besoin de la France. Mais dans ce « couple » asymétrique, le voisin germain domine largement la France avec 24 % du PIB de l’Union. Emmanuel Macron et Friedrich Merz veulent chacun jouer en Europe ce rôle de « chef » qui leur est contesté dans leur propre pays. Le président français devrait se méfier, car, à la fin, c’est toujours l’Allemagne qui gagne.
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