La réunion n’est pas tout à fait clandestine mais, à Washington, les organisateurs de ce genre de séances aiment se donner des airs de résistants. « Écoutez, on n’a rien contre les journalistes français mais, nous prie poliment Andrew, on aimerait beaucoup ne pas finir dans Libération. » Promis : Andrew, un trentenaire aux cheveux roux, avocat en droit du travail mais « ancien spécialiste en droit de l’immigration » ne finira pas dans leurs colonnes… Et la réunion, destinée à déjouer les stratégies d’ICE (l’Immigration and Customs Enforcement, sorte de police de l’air et des frontières américaines) pour expulser les sans-papiers, peut se tenir tranquillement à la All Souls Church Unitarian, une église progressiste sur Harvard Street, au croisement des quartiers de Mount Pleasant et de Columbia Heights.
Ici, on a placardé des affichettes pour « respecter les pronoms de chacun » ou pour « démanteler le racisme systémique » : le lieu se veut un havre de tolérance à une trentaine de minutes à pied de la Maison Blanche, où pour célébrer les 100 jours de sa présidence Trump a posé cent pancartes avec les photos de criminels étrangers expulsés par son administration. Zachary, carrure filiforme, tignasse brune sur une toute petite tête, et tee-shirt « Bernie Sanders aurait dû gagner », organise cet atelier auquel assiste une dizaine de personnes ce dimanche d’avril dans la capitale fédérale, prévient : « Pas de photos mais vous pouvez poser des questions, toutes les questions que vous voulez. »
L’ambiance est farouchement anti-Trump. Sans surprise on parle de « folie de l’administration », on se moque de Tom Homan, le tsar de l’immigration en charge des expulsions. Au fond de la pièce, un écriteau, qui se veut humoristique, fustige les « Vichy Democrats », surnom donné aux élus de gauche, maires de grandes villes, qui tel Eric Adams à New York ont décidé de coopérer avec les autorités fédérales. « Bon, concède Andrew, il ne doit pas y avoir beaucoup d’Américains qui connaissent les lois de Vichy. »
Si on n’est pas autorisé à photographier, et encore moins à filmer, Andrew et Zachary acceptent qu’on prenne des notes. La séance démarre enfin avec une projection Powerpoint. On se croirait presque à un examen du Code de la route. Andrew, prototype de ce que les républicains Maga surnomment les « Soy Boys » (ces jeunes assez maigrelets, en comparaison à la corpulence américaine moyenne, qui se nourrissent de lait de soja), très volubile, a le don de captiver son auditoire.
« Gardez le silence ! Ne dites rien qui vous incrimine ! »
Attention, prévient Zachary : « Sous Trump II, ICE se livre à toutes sortes de pratiques policières, à la limite du douteux et de l’illégal. » Le mot d’ordre est simple, typique du droit américain, et répété presque toutes les deux phrases : « Gardez le silence ! Ne dites rien qui vous incrimine ! » Et Zachary d’ajouter : « Citoyens en règle, ou non, nous sommes des adultes. Dès que vous commencez à répondre à leurs questions, vous leur fournissez un motif probable de présence illégale sur le territoire… Imaginez qu’on vous demande si vous avez des papiers ici. Vous répondez non. Boum ! Vous venez tout juste d’admettre que vous êtes sans papiers. Ouvrir la porte à l’ICE et dire “oui, parlons-en », c’est déjà renoncer à ses droits. »
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Incapable de garder le silence pendant ce long exposé de deux heures, une Salvadorienne, d’une cinquantaine d’années, interrompt toutes les dix minutes pour parler, dans un sabir fait d’anglais et d’espagnol aux limites de l’intelligible : « Bon, moi, par exemple, la police, à l’aéroport de Miami, m’a retenue à l’écart de la file d’embarquement — uniquement moi — pendant que les autres passagers montaient à bord. L’agent a même donné l’ordre qu’on me garde bien à la vue de tous. Je lui ai demandé pourquoi il me retenait, et il a refusé de me le dire. Alors, j’ai choisi de me taire ! »
Andrew dissimule parfois mal son impatience, voire son exaspération : « Ah, c’est vrai… À l’aéroport, c’est plus compliqué, vous avez moins de droits, spécialement en cas de vol international. » Mais il rebondit sur la difficulté qu’ont certains de ces migrants à parler l’anglais : « Il faut se faire des cartes que vous gardez sur vous où vous spécifiez que vous faites valoir votre droit à garder le silence, éventuellement assorti du numéro de téléphone d’un avocat. Ayez aussi sur vous un papier en anglais pour refuser les perquisitions ! » Et d’embrayer sur les spécificités locales, propres à chaque État, spécialement quand le vide juridique profite aux sans-papiers : « Le district de Columbia, le Maryland, ou la Virginie n’exigent pas que vous donniez votre nom. » Et hop, on note et on surligne !
Ces « workshops », comme on les appelle ici, pullulent à Washington. Ils sont affichés aux feux rouges, sur les murs des écoles, dans certaines entreprises. L’accession de Trump au pouvoir a donné un peu de lumière à ces « Jean Moulin américains », souvent de l’aile gauche la plus radicale du Parti démocrate, et dont les modèles politiques en coulisse sont Alexandria Ocasio-Cortez, députée de New York ou Ilhan Ohmar, représentante (voilée) du Minnesota.
Derrière ces officines du bon sentiment, on retrouve des associations d’avocats, des comités de soutien aux migrants et des financeurs qui payent rubis sur l’ongle formation, documentation et location de salles. Vieille organisation de plus de soixante ans, Community Change, basée à Washington, soutient ces initiatives communautaires, parmi ses généreux donateurs on trouve des fondations telles que l’Open Society de George Soros et même la Ford Foundation, fondée par l’industriel Henry Ford, dans les années 1930, et qui arrose de dollars frais les associations de défense des migrants.
Soros et la Ford Fondation arrosent de dollars les comités de défense des migrants
Les organisations en charge de conseiller les migrants pour déjouer les tactiques d’ICE flirtent toujours avec l’illégalité. Aider un migrant à échapper à la détection ou lui fournir un logement en connaissance de cause est une infraction fédérale. « Si je vous donnais actuellement une formation consistant à vous dire de mentir à ICE, je serais dans l’illégalité », précise Andrew, qui continue : « Notre ami Tom Homan n’est pas d’accord mais il a tort. Personne n’a jamais été poursuivi pour avoir renseigné des gens sur leurs droits. » La séance se termine. La Salvadorienne se lève : « Si je fais tout bien, je peux quand même être arrêtée ? » Un Africain, muet depuis le début, lui répond : « C’est ça la magie du système ! »
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