Préparez-vous à une expérience hors du commun. Direction Reims, à une heure en train de Paris, pour découvrir le domaine Vranken-Pommery, l’une des plus prestigieuses maisons viticoles. Qui a la particularité d’organiser des expositions d’art contemporain, comme en témoigne l’œuvre de Joana Vasconcelos qui trône en majesté dans les jardins.
La plasticienne portugaise a conçu une installation monumentale spécifiquement pour le lieu : Pop Champagne (2006) regroupe en effet une centaine de flacons illuminés de l’intérieur pour former une silhouette sensuelle, qui n’est pas sans rappeler le premier ready-made de Marcel Duchamp, Porte-bouteilles (1914). Non loin de là, ambiance potager avec, dispersées sur le gazon, des sculptures hyperréalistes mais faussant nos repères par les proportions gigantesques des objets représentés : bottes en caoutchouc, arrosoir, pelle, banc et une kyrielle de figures humanoïdes, avec une citrouille en guise de tête et vêtues d’un tablier, qui creusent la terre.
Sublimer le produit par l’art
Cette mise en scène réjouissante laisse présager toutes les surprises qui nous attendent après avoir franchi le seuil de l’établissement, où se pressent à l’année plus de 200 000 visiteurs. Dans le hall d’entrée du bâtiment, un ancien cellier de 1 500 mètres carrés qui renfermait plus de 300 fûts, on est ébloui par un foudre d’assemblage qui sert à mélanger les différents crus entre eux, d’une capacité de 75 000 litres, et dont la façade est signée Émile Gallé ! À la mort d’Alexandre Louis Pommery en 1858, sa veuve Jeanne Alexandrine reprend les rênes de son entreprise fondée vingt-deux ans plus tôt avec beaucoup d’audace, partant à la conquête du marché international et transformant l’image de la marque en l’ancrant dans l’univers du luxe.
Sa trouvaille ? Métamorphoser des crayères gallo-romaines en caves. Un chantier qui dure plus de dix ans pour construire les bâtiments, planter quelque 25 hectares de vignes et creuser 18 km de galeries pour relier entre elles les 60 carrières d’où l’on extrayait alors le calcaire. Une décision motivée par la hausse exponentielle des ventes et la nécessité de constituer un stock (d’une capacité maximale de 25 millions de bouteilles) pour l’export, assurer la régularité qualitative des cuvées et leur vieillissement. La colline Saint-Nicaise, avec vue sur la cathédrale, semble rêvée pour accueillir ce projet avant-gardiste en 1868 et aujourd’hui inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco.
Un escalier impressionnant de 116 marches
Madame Pommery ne s’arrête pas là et commande à Gustave Navlet une série de bas-reliefs sur le vin, façonnés à la lueur de la bougie directement dans les parois et mesurant parfois jusqu’à 15 m de long sur 6 m de haut ! Elle cherche à sublimer son produit par l’art, une tradition qui se perpétue depuis 2003, en invitant des célébrités de la discipline ou de parfaits inconnus. Même Daniel Buren a relevé le défi : les murs gardent encore les traces de son intervention, enjolivés par ses fameuses bandes verticales de 8,7 cm.
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L’idée est d’intégrer les œuvres dans le parcours de visite souterrain. D’abord, il faut descendre un escalier impressionnant, composé de 116 marches qui nous amènent à 30 mètres de profondeur. À partir de là, le temps se fige et la contemplation commence dans ce voyage sensoriel, cette fois sur le thème « Mélodies en sous-sol », qui fait écho au film d’Henri Verneuil de 1963 interprété par Alain Delon et Jean Gabin. Le principe ? Une déambulation visuelle et sonore, dans un endroit où l’on retient son souffle et qui évoque naturellement les grottes du Paléolithique ornées de peintures rupestres.
Une trentaine d’artistes se sont prêtés au jeu avec délectation, en dépit des contraintes : une température de 10 degrés et un taux d’humidité de 98 %. Le dialogue qui se déroule ici-bas s’avère enthousiasmant, entre lumière et obscurité totale, dans ce labyrinthe long d’un km où règne le silence et où l’oxygène passe par les trouées situées au-dessus de nos têtes. L’effet est maximal quand le Sud-Coréen Nam Tchun-Mo déploie l’ambitieux Spring (2024) sous l’une d’entre elles, quinze modules qui ont l’air de hashtags ou de dièses, en fibre de verre et en résine, empilés et suspendus à l’aide de fils en inox, pour un effet vertigineux et spectaculaire.
« Tout a été soigneusement calculé à l’avance et, croyez-le ou non, le montage a été effectué en une journée », indique Sofie Landry, en charge du patrimoine et de la médiation. Plus loin, on trouve une statue de La Vierge à l’Enfant datant du XIVe siècle, dénichée en France par un Américain après la guerre de 1914-1918, partie avec lui aux États-Unis et rapatriée dans son pays d’origine. Ne sachant pas à quelle église elle appartenait, elle est restée là, et est devenue Notre-Dame des Crayères, bénie par l’archevêque de Reims.
« Mélodies en sous-sol, Expérience Pommery #18 ». Jusqu’au 20 septembre. champagnepommery.com.
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