Léon XIV, c’est déjà un style. Et ceci n’est pas un sujet périphérique. Il y a en effet une forte attente sur l’art et la manière de gouverner, et, sur ce point au moins, le passé récent et le style du pape François pèsent sur son successeur : il faudra faire mieux ! Léon XIV est un mathématicien et un juriste : la rigueur et la précision des quelques mots qu’il a déjà exprimés indiquent qu’il épargnera à la salle de presse du Vatican les sueurs froides de tous ceux qui doivent expliquer ce que le pape a voulu dire.
Avec Léon XIV revient une communication maîtrisée ; un professeur de droit canonique est rarement homme à improviser ou à entretenir des ambiguïtés. Quand on se souvient de l’épisode calamiteux – et je parle ici seulement de la forme – du sujet de la bénédiction des couples homosexuels, où tout le monde au Vatican sortait les rames pour dire que François n’avait pas dit cela comme on le croyait, mais qu’en fait il avait dit autre chose… on se dit qu’il ne sera pas possible de faire pire. On peut supposer sans risque que les cardinaux ont cherché un pape qui sache parler clairement et éviter de créer des fractures dont l’Église peut et doit se passer.
Le premier parmi ses pairs
Cette forme touche en fait au fond. Car dans l’Église, dont le fonctionnement ressemble à celui d’une monarchie – élective, mais une monarchie quand même –, le principe de la collégialité dans la gouvernance vise à préserver la communion dans la foi. Le pape est primus inter pares, le premier parmi ses pairs. Il préside donc à cette communion. Paradoxalement, alors que certains voyaient le pape François comme l’artisan d’une Église plus démocratique grâce au concept de synodalité, tous ont noté son extrême autoritarisme.
Ce disciple de Saint-Augustin sait que, face au désert spirituel, l’église doit amener la foi
Léon XIV a déjà évoqué à la loggia de la basilique Saint-Pierre cette question de la synodalité. Sa manière d’intervenir au synode a donné des signes clairs : la synodalité, ce n’est pas une foire aux revendications catégorielles, c’est un exercice dans lequel on sait faire droit à la parole de l’autre et en recueillir pour le bien commun de l’Église ce qui lui est profitable. Le nouveau pape aura à faire comprendre à nos Églises occidentales malades – et on peut penser particulièrement aux épiscopats allemand et belge – que ce n’est pas en changeant le dogme que les églises se rempliront. Au synode, le cardinal Prevost n’a pas laissé s’installer d’ambiguïté. Le dogme, c’est le dépôt de la foi reçu de Dieu ; ce n’est pas une réalité flasque que chaque conférence épiscopale pourrait réinventer.
En lien avec ces deux points, le grand marronnier de nos pontifes récents reste celui de la réforme de la curie. Ces instances « gouvernementales » ne sont que des outils. C’est à cause de cela que reproche a été fait a posteriori à saint Jean-Paul II de s’en être désintéressé. Beaucoup analysent la renonciation de Benoît XVI à partir de ce sujet ; les méandres internes de la curie peuvent ravir les forces du plus athlète des politiciens réformateurs. Si le pape se perd dans ces sujets internes, cela risque de nuire au charisme prophétique de la figure du successeur de Pierre. On n’est pas élu pape pour gérer la curie. Mais si on s’en désintéresse, on court le risque de laisser se répandre un désordre préjudiciable à la cohérence du projet missionnaire de l’Église.
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Le mérite du pape François aura été de s’attaquer à ce sujet. Mais un pontificat n’y suffira pas : avec deux mille ans d’histoire, des habitudes ont été prises et des coteries internes se sont créées – les fameuses catene, comme disent les Italiens, ces chaînes de transmission d’appuis internes pour obtenir des postes et soutenir des plans de carrière qui ne font pas la grandeur de l’institution. La curie contient le plus édifiant et le plus terrible de ce que les hommes d’Église peuvent être. Ce microcosme, objet de bien des fantasmes, a certainement connu bien pire dans l’histoire, mais doit toujours être surveillé de près par celui au service de qui il existe.
Une lumière éclairante
Enfin, il y a le vaste monde. Et le pape Léon XIV en est une incarnation, par son histoire personnelle. Les cardinaux ont choisi un homme qui n’est pas celui d’un clan ecclésial ni d’un pays auquel il aurait un tribut à payer. Le cardinal Pierre, nonce à Washington, disait : « Ce n’est pas Léon XIV qui va s’adapter à Donald Trump, mais Donald Trump qui va s’adapter à Léon XIV. » Même si les affaires temporelles ne sont pas le premier champ d’action du pape, il peut parler d’égal à égal avec tous. Son autorité morale et spirituelle le place même parfois en surplomb des grands de ce monde. Certes, il n’a pas de « divisions » – comme en riait Staline –, mais il peut et sait faire entendre une voix dissonante. Devant Léon XIV, il y a le sujet très délicat de l’Église en Chine, celui des chrétiens d’Orient, sans parler des conflits innombrables de notre monde.
Dans sa première homélie au lendemain de son élection, Léon XIV parlait du « monde qui nous est confié » en s’adressant aux cardinaux. Ce disciple de saint Augustin sait que face au désert spirituel et aux bouleversements civilisationnels, l’Église doit amener la foi, dont l’absence ou la disparition sont sources de grands drames. Qu’il s’agisse du transhumanisme ou des chocs possibles de civilisation, l’Église demeurera, avec Léon XIV, à la fois le caillou dans la chaussure et une lumière éclairante, une voix qui comptera.
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