« Ce formidable bordel ! » En écrivant cette pièce, il y a cinquante-deux ans, Ionesco avait déjà trouvé un titre à l’élection présidentielle roumaine, un théâtre de l’absurde, où tout le monde parle et où personne n’écoute. Une élection, en Roumanie, vraiment ? Il faut être attentif au moindre détail de Bucarest pour être certain qu’un scrutin décisif se tient aujourd’hui : pas d’affiches, pas de rassemblements. Bucarest, habituellement rythmée jour et nuit par les klaxons des taxis Dacia, même en l’absence de trafic, s’est réfugiée dans un silence inhabituel.
Après l’annulation du suffrage de décembre dernier, voilà six longs mois que cette étonnante élection traîne en longueur, avec ses rebondissements loufoques, ses seconds rôles qui jouent désormais les vedettes : George Simion, le candidat nationaliste d’Alliance pour l’unité des Roumains (AUR), et le pro-européen, Nicusor Dan, maire de la capitale, indépendant mais soutenu par l’establishment pro-européen. Deux mondes s’affrontent sur cette scène ionescienne de 2025. À bonne distance.
Des meetings ? « Ah non, on ne fait pas ça ici, nous… On fait tout sur internet. » Devant le modeste siège de campagne de George Simion, arrivé largement en tête du premier tour il y a deux semaines, un homme nous ouvre le cadenas de la grille de ce petit bâtiment situé dans une impasse (presqu’un clin d’œil involontaire au scrutin) non loin de la place de la Victoire : « On fera peut-être une fête s’il gagne. » Pour le reste : « Regardez ses pages sur les réseaux sociaux. » Depuis l’annulation de la candidature de Calin Georgescu et donc de l’élection, la Roumanie attend le dénouement de cet énième épisode, le nez penché sur un smartphone.
Comme les États-Unis, la Roumanie s’est réveillée polarisée
Le quartier général de Nicusor Dan, candidat indépendant, est à peine plus visible. Dans un immeuble haussmannien, un ancien restaurant italien sans enseigne, sans effervescence non plus, qui tourne avec quelques bénévoles derrière des ordinateurs. Sur place, des jeunes, parfaitement anglophones, typiques de cette nouvelle bourgeoisie bucarestoise, bien élevés, qui voyagent sur Ryanair et qui ont réussi à prendre le virage de la mondialisation en même temps que le chemin des magasins de prêt-à-porter occidental. Alexandru, que tout le monde surnomme ici « Campanie » (pour Campagne), fait partie de ces volontaires qui, calculatrice en main, font les comptes : « Il nous faudra faire mieux dans les départements ruraux. En ville, Dan a fait de bons scores, mais ce n’est pas le cas à la campagne. »
Comme aux États-Unis avec Trump, la Roumanie s’est réveillée polarisée. Au candidat pro-européen, Bucarest et Cluj, la métropole intello de Transylvanie et troisième ville du pays. À Simion, les régions rurales, où il a réalisé souvent des scores supérieurs à 50 %. Dan dispose en théorie de davantage de réserves de voix même si Crin Antonescu, arrivé troisième au premier tour avec 20 % des voix, n’a pas donné de consigne de vote.
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Rumeurs, intox et coups bas
Dans la capitale, seul le secteur 5 a placé en tête le candidat d’AUR. Au cœur de cet arrondissement, la population rom du quartier de Ferentari a choisi Simion plutôt que Dan. Au sud-ouest de la ville, cette zone défavorisée, qui compte quelque 90 000 habitants, logés souvent dans des blocs construits sous Ceausescu, a mauvaise réputation : drogues, prostitution, vols… On est loin des belles artères commerciales du Micul Paris (« le petit Paris ») ainsi qu’est surnommé le vieux Bucarest. Ferentari n’est plus le ghetto d’il y a vingt ans qui faisait la joie des touristes en mal d’aventure. Mais le sentiment d’abandon est encore présent.
« Mets-la toi bien profond dans le c… Nicusor ! » Le tag – l’un des rares à caractère politique, si l’on peut dire – est inscrit sur le supermarché Lidl, centre névralgique de ce coin aux airs de décor de Borat avec ses petites maisons délabrées et ces enfants, sans âge, qui enchaînent les cigarettes pendant que leurs sœurs vendent un peu de dentelle.
Rumeurs et intox ont rythmé la campagne de part et d’autre mais Simion n’a rien fait pour dissiper celle qui le disait d’origine rom, un argument destiné à déprécier la romanité du nationaliste qui, longtemps, a rêvé de recréer la Bessarabie en annexant la Moldavie – et où il est d’ailleurs toujours interdit de territoire. Au quartier général de Dan, des militants semblent formels : « Il est Rom, regardez bien sa tête, ça ne fait aucun doute ! Une bonne grosse tête de Gitan. » Entre coups bas et provocations, les partisans de Dan se sont régalé des rumeurs balancées par la députée européenne Diana Sosoaca, ex-AUR passée chez SOS Roumanie. L’ancienne candidate à la présidentielle, exclue comme Georgescu de la compétition par la commission électorale, n’a cessé de se répandre sur une prétendue liaison entre Simion et son chauffeur…
Dans un pays traditionaliste, ces accusations, pour délirantes qu’elles puissent être, ne sont pas prises à la légère. Une rare manifestation, devant l’hôtel de ville de Bucarest, rassemblait d’ailleurs cette semaine des chrétiens orthodoxes venus brûler de l’encens et protester contre la parade des fiertés qui aura lieu en plein week-end de Pentecôte. Dan est de centre-droit, père de deux enfants, mais n’est pas marié avec sa compagne Mirabela Gradinaru… Une bizarrerie en Roumanie.
Le bagarreur et le pasteur
Les deux candidats, séparés au premier tour par vingt points, s’érigent en parfaits contraires. Dan, ancien professeur de mathématiques de 55 ans, a le charisme d’une mamaliga tiède (plat traditionnel). Simion, disent ses détracteurs, a la carrure « d’un videur de discothèque ». Ancien camarade de route de Simion il y a dix ans, quand il militait avec lui pour la réunification de la Roumanie et de la Moldavie, Sebastian Dragos se souvient d’un « personnage lisse mais qui aimait la confrontation, pour ne pas dire la castagne ». Aujourd’hui, Dragos soutient Dan mais confesse que « son look de pasteur pentecôtiste va le desservir dans un pays qui aime les durs ».
Fondateur de Telenews Romania et observateur avisé de la politique roumaine, Nicolas Don se méfie de ce calme apparent : « Depuis 1989, je n’avais jamais vu une telle haine entre les gens. Ceux qui votent Simion veulent qu’on leur rende le second tour qu’on leur a volé. Et, de l’autre côté, les supporters de Dan ont l’impression d’être les sauveurs de l’Occident… » Que se passera-t-il au moment des résultats ? Des affrontements si le scrutin est si serré (ce qu’annoncent les derniers sondages) ? Ou le soulagement que cette farce s’est enfin achevée, quel que soit le vainqueur ?
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