Depuis quelque temps, on n’entend plus parler des « munichois » ou des « capitulards », ces mots qui valaient trépas médiatique à quiconque osait murmurer le mot « paix ». Remisé aussi celui de « victoire », même chez les Russes, même s’ils avancent sur le front de façon conséquente depuis près d’un an. Autre nouveauté, pour la première fois à Istanbul, entre Ukrainiens et Russes, on se parle directement, pas comme lors de ce premier contact en Arabie saoudite début mars où, dans la ville de Djeddah, les deux délégations ne parlaient qu’aux Américains qui transmettaient. Cette fois-ci, c’est du face-à-face, les yeux dans les yeux.
« Le président Zelensky est prêt, et il sera en Turquie. » C’est Andriy Yermak, le directeur de cabinet, qui le confirme mardi soir dernier. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, s’empresse de lui répondre : « Le Kremlin annoncera qui représentera la Russie dans les négociations avec l’Ukraine dès que M. Poutine le jugera nécessaire. » Le flou persiste. La partie ukrainienne en profite pour mettre la pression sur les Russes et proclamer que si Vladimir Poutine ne vient pas lui-même, c’est parce qu’il ne veut pas l’arrêt de la guerre. Les yeux se tournent alors vers la délégation russe.
La venue de Poutine était d’emblée improbable. Mais si le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, fait le déplacement, on se dit que cela signifiera que les Russes sont sérieux. Une rumeur veut que Lavrov soit bien là mercredi. C’est une caution forte : vingt ans à la tête de la diplomatie russe, une mémoire d’éléphant, une pensée en forme de lames de rasoir, d’ailleurs pas toujours dénuée d’humour. Lavrov, c’est comme si Poutine écoutait derrière la porte.
En fin de journée, la configuration évolue. Exit Lavrov. Ça sera bien un Vladimir qui conduira les discussions, mais pas celui qu’on attendait. Celui-là s’appelle Medinski. C’est un ancien ministre… de la Culture. Second couteau donc ? Pas tout à fait. Il a été le chef de la délégation russe lors des pourparlers avec Kiev au début de la guerre. C’est presque un retour à la case départ.
Zelensky ne viendra pas
Le feuilleton diplomatique se poursuit. En début de semaine, le président américain, actuellement en tournée au Moyen-Orient, avait laissé flotter l’idée qu’il pourrait se rendre en Turquie pour peser dans la balance. Finalement, il décide de rester aux Émirats arabes unis, troisième étape de son voyage. Il envoie donc Marco Rubio, son secrétaire d’État, à sa place, accompagné des deux négociateurs habituels que sont Steve Witkoff et Keith Kellogg.
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Le président brésilien Lula, qui se targue d’être proche de Poutine, promet alors de tenter de le convaincre d’aller à Istanbul. Peine perdue. Poutine refuse le face-à-face avec Zelensky. Les deux hommes ne se sont rencontrés qu’une seule fois dans leur vie. C’était en 2019, à Paris, à l’initiative d’Emmanuel Macron. Poutine et Trump absents, la pression retombe sur Zelensky. Va-t-il vraiment venir ?
On est surtout là pour négocier
Jeudi matin, la délégation russe arrive au palais de Dolmabahçe, lieu des négociations. Elle y rencontre le chef de la diplomatie turque, Hakan Fidan. Les Russes veulent un règlement global du conflit. Leur hantise, c’est qu’une pause permette aux Ukrainiens de se réarmer et de contre-attaquer. Leur armée progresse sur le terrain. Pourquoi arrêteraient-ils ? En revanche, ils ne sont pas hostiles à négocier, alors même que le conflit continue. Après tout, ce fut le cas pendant cinq ans entre Nord-Vietnamiens et Américains. Le cessez-le-feu n’était plus alors un préambule, mais l’aboutissement des discussions. Les Ukrainiens arrivent dans l’après-midi à Istanbul, presque en traînant les pieds. Ils sont conduits par Roustem Oumierov, le ministre de la Défense.
Volodymyr Zelensky est à Ankara, où il vient de s’entretenir avec Erdogan pendant trois heures. Il sait que Poutine ne viendra pas. Sans Donald Trump à ses côtés, il prend soudain conscience de son isolement. Il annonce qu’il ne se rendra pas à Istanbul et laissera sa délégation négocier, mais pas au-delà du cessez-le-feu.
Les Américains, eux, découvrent que chacun des deux camps joue la montre en cherchant à pourrir le jeu. En guise de négociations, on est surtout là pour négocier sur ce qu’on va négocier plutôt qu’autre chose. « Les Américains avaient cette idée simpliste qu’il fallait charmer la Russie et mettre la pression sur Zelensky pour obtenir un accord, déclare Wolfgang Ischinger, l’ancien ambassadeur d’Allemagne aux USA. Il s’avère que simplement charmer la Russie ne suffisait pas. »
Trump a-t-il changé d’avis ?
Ce constat, Trump l’a fait depuis un moment, ce qui a provoqué colère et impatience chez lui et semblait laisser entendre aux Ukrainiens et aux Européens qu’il était revenu dans leur camp. Trump admet implicitement qu’il a trop donné aux Russes en allant par exemple jusqu’à parler de reconnaître l’annexion de la Crimée le mois dernier, pour presque rien en échange. Même J. D. Vance temporise. Récemment, le vice-président, véritable instigateur du traquenard visant à humilier Zelensky en direct à la Maison-Blanche pour lui mettre la pression, admettait que son administration lui en « demandait peut-être trop ».
Il faut dire qu’avec les Ukrainiens, Trump a obtenu l’essentiel : un accord sur les minerais très avantageux pour les États-Unis. Sur la réunion d’Istanbul, Zelensky s’est empressé de suivre sa recommandation de se rendre en Turquie pour négocier directement avec les Russes. Mais, en réalité, personne ne sait si Trump a changé d’avis sur Poutine. Les conséquences du rapprochement qu’il a opéré avec la Russie dépassent les limites du conflit en Ukraine, pour inclure la question de l’Arctique, celle de l’Iran, du Moyen-Orient, et même des rapports avec la Chine.
Le sort de l’Ukraine, pour Trump, en dehors d’une détestation authentique pour la guerre et ses morts, est secondaire. Poutine, lui, mise précisément sur cette lassitude des Américains, tout en s’efforçant de conserver pour l’instant cette relation presque miraculeuse avec eux. Il parie que ce désintérêt lui profitera à terme, en provoquant leur retrait, ce qui lui offrirait indirectement la victoire par défaut de puissances capables de les remplacer.
D’ailleurs, au moment où il envoie une équipe B à Istanbul, le président russe place à la tête de l’Armée de terre Andreï Mordvitchev, le vainqueur de Marioupol et d’Avdeïevka, celui qui conduisit la percée vers Pokrovsk, un homme à poigne qui, à 49 ans, fait figure d’un des plus jeunes généraux à ce poste de l’histoire de l’armée russe. Cette décision, ajoutée à de nombreux mouvements de troupes observés aux abords du front, n’augure rien de bon. Poutine va-t-il passer à la vitesse supérieure ? Quelle serait la réaction de Trump en cas de nouvelle offensive ? Le président russe y attache-t-il une importance quelconque ?
Les Russes en demandent trop
Jeudi s’achève et les réunions n’ont toujours pas commencé. Elles se dérouleront le lendemain sous deux formats trilatéraux : États-Unis, Ukraine, Turquie d’un côté, Russie, Ukraine, Turquie de l’autre. C’est le minimum. Elles auront duré moins de deux heures, les Ukrainiens jetant l’éponge au moment où les Russes ont exigé qu’ils retirent leurs troupes de la totalité des quatre régions d’Ukraine qu’ils ont envahies en préalable à tout cessez-le-feu.
C’est plus que ce qu’ils avaient demandé auparavant. Comme s’ils souhaitaient que la négociation tourne court. Il reste qu’on s’est parlé face à face, comme au début de la guerre, au temps où l’on fut proche d’un accord. C’était à Istanbul, déjà. À l’époque, en avril 2022, un certain Boris Johnson était venu semer le trouble en intimant à Zelensky de refuser l’accord. Un million de morts plus tard, il serait peut-être temps de signer cette fois, pour ne pas trop perdre. Mais la leçon de ces premiers pourparlers directs est claire : tant que Poutine et Trump ne se seront pas rencontrés, la négociation n’a aucune chance d’aboutir.
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