Toujours les mêmes qui payent ? Début mai, Salomé, une Parisienne de 24 ans, s’est vu infliger une amende de 150 euros par la RATP pour transport d’un « objet dangereux ou incommodant ». La jeune femme, « très surprise d’apprendre que porter une plante coûte plus cher que de frauder le métro », a eu le malheur de tomber sur une contrôleuse très zélée. Une verbalisation « dégueulasse » de plus, souffle l’ancien agent Willy Laude, révoqué de la régie en septembre dernier après avoir dénoncé plusieurs dérives à la chaîne M6.
Désormais en attente de son procès aux prud’hommes, Willy Laude confirme au JDD que l’histoire de Salomé est loin d’être isolée. « Le nerf de la guerre, c’est l’argent, explique-t-il. Les contrôleurs ont des objectifs de verbalisation. Et certains ne font preuve d’aucun état d’âme pour les atteindre. » À la clé : une progression de carrière plus rapide et surtout, des primes qui pourraient aller jusqu’à 500 euros par mois pour les agents du réseau ferré (métro et RER). De quoi motiver les 400 à 600 agents de contrôle déployés chaque jour sur l’ensemble du réseau à verbaliser…
Des contrôles abusifs
« On est là pour éviter la fraude. Dresser des PV fait partie de nos missions. Mais il faut le faire avec discernement », estime Willy, 22 ans de régie à son actif, dont 11 ans en tant qu’agent de contrôle. « J’avais une collègue qui ramenait 90 000 euros par an à elle toute seule. Évidemment, elle était beaucoup plus récompensée que moi avec mes 10 000 euros, sourit l’ex-employé. Par contre, je pouvais me regarder dans un miroir en rentrant. » Selon lui, sa collègue n’avait aucun scrupule à verbaliser des usagers — en infraction, certes — mais de bonne foi ou vulnérables : une femme de 90 ans qui n’avait pas validé son passe Navigo, par exemple, préférant s’asseoir rapidement.
Sur les réseaux sociaux, les témoignages de ce genre ne manquent pas. Quelques jours avant Salomé, le 29 avril dernier, Boris s’est plaint d’une amende de 50 euros reçue par son frère — « pas une tentative de fraude et fidèle abonné depuis son arrivée à Paris » — à la station Châtelet. « On ne reconnaît pas votre tête sur la photo », auraient justifié les contrôleurs. « Le nouveau créneau de la RATP, c’est de racketter les âmes charitables qui l’engraissent ? », s’interroge le jeune homme sur X. « Les contrôles abusifs restent rares sur notre réseau et la formation exigeante de nos agents nous assure des profils exemplaires », se défend la régie auprès du JDD.
Qui paye ?
Les agents qui verbalisent dans le métro ou le RER perçoivent, chaque mois, 10 % de la recette globale des amendes dressées par leur équipe et réglées sur place. Forcément, l’appât du gain entre en jeu lors des contrôles… « On cible ceux qui sont susceptibles de payer tout de suite, admet un agent sous couvert d’anonymat. Une personne bien habillée, qui a probablement une carte bleue sur elle : on va faire le maximum pour ne pas la lâcher, la faire sortir de ses gonds pour qu’elle paye. » Et ceux qui refusent catégoriquement ou se montrent agressifs ? « Malheureusement, quand vous avez beau essayer et qu’il n’y a rien, la plupart du temps, c’est “merci et au revoir” », poursuit notre source. Autrement dit, on se rabat sur un meilleur client.
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« On cible ceux qui sont susceptibles de payer tout de suite. Une personne bien habillée, qui a probablement une carte bleue sur elle »
Même aveu d’échec chez la SNCF. « Si quelqu’un refuse de payer, on ne va pas à l’agression », confie une cheffe de bord sur la ligne à grande vitesse entre Lyon et Paris. « Sur mon train précédent, on a lâché l’affaire », admet-elle. Le voyageur n’avait aucun titre de transport et ne daignait pas présenter une pièce d’identité. « Nous avons alors contacté les forces de l’ordre », poursuit-elle. Spoiler : « Elles ne sont pas venues. » SNCF Voyageurs n’a pas souhaité communiquer au JDD les chiffres de ces interventions.
Lutte contre la fraude
Une impuissance qui coûte cher. Sur le réseau Île-de-France Mobilités, seulement 60 % des amendes sont payées immédiatement. Pour ce qui est des 40 % restants, le taux de recouvrement ne dépasse pas les 10 %. Plus largement, la fraude représente un gros manque à gagner : 700 millions d’euros par an sur le réseau francilien, 200 millions pour la SNCF, « l’équivalent de 25 TER neufs », insiste l’opérateur.
Face aux « plus de 1,7 million d’infractions constatées chaque année », la région Île-de-France veut mettre les bouchées doubles pour « diviser par deux la fraude dans les transports, en la passant de 8 à 4 % d’ici à la fin de l’année », a promis Valérie Pécresse en février dernier. Opérations de contrôle continu, augmentation des effectifs de contrôleurs et pourquoi pas, à l’avenir, le recours à l’intelligence artificielle avec des caméras programmées pour détecter les franchissements illégaux de portique. L’avantage de l’IA ? Pas de primes et pas de distinction entre les « bons » et les « mauvais » payeurs.
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