Réunis eux aussi en « conclave » à Bourail, dans la brousse de Nouvelle-Calédonie, les représentants loyalistes des partis calédoniens ont refusé de signer un accord donnant à la Nouvelle-Calédonie son indépendance. Indépendance certes tempérée d’un maintien temporaire de la présence française, mais indépendance tout de même. Pour la première fois depuis presque cinquante ans, la France a failli être amputée d’une partie de son territoire et donc d’elle-même.
Dans l’indifférence quasi absolue de la métropole et, peut-être surtout, du fait du gouvernement français lui-même. De Manuel Valls et ses conseillers. Il convient de prendre la mesure de la chose, tant elle devrait scandaliser tous les Français attachés à leur pays. Un ministre est venu en Nouvelle-Calédonie pour lui proposer d’être indépendante, et donc de cesser d’être française. Plus que proposer d’ailleurs : Manuel Valls aura tout fait pour imposer cette indépendance. Pour tordre, à coups de mensonges, de provocations et de menaces, le bras des négociateurs loyalistes. Cédant à la violence insurrectionnelle du 13 mai 2024, il est venu à Bourail présenter et imposer le projet politique des indépendantistes du FLNKS, pourtant défaits à trois reprises dans les urnes.
Manuel Valls à la manœuvre
Ce n’est pas seulement contre les représentants d’un mouvement indépendantiste, dont une partie n’hésite pas à recourir à des méthodes terroristes, que ces élus du peuple ont dû se battre. C’est contre leur propre gouvernement, allié aux séparatistes. Allié de fait, et sans doute de cœur aussi : Manuel Valls et ses conseillers – dont l’indéboulonnable Alain Christnacht, 78 ans, responsable du désastreux accord de Nouméa – désirent que la Nouvelle-Calédonie cesse d’être française.
Ce qui les motive, eux et hélas une grande partie des élites françaises, c’est un désir que leur pays devienne toujours plus petit, comme si décroître était sa destinée ; comme s’il fallait non seulement suivre mais provoquer un sens de l’histoire qui le verrait lentement disparaître. Plus encore que la haine – haine de son pays et haine de soi – c’est une incompréhension profonde qui les motive.
Trop petits pour la France, dans leur esprit et dans leur cœur, ils ne comprennent pas comment son pavillon peut flotter à Nouméa, à Miquelon ou à Saint-Laurent-du-Maroni. Mais à Bourail, là-même où l’indépendantisme kanak était né en 1977, des Français ont tenu bon. Ils ont dit non : non à toujours moins de France. Non à la trahison de notre histoire, de notre présence au monde, de notre grandeur telle qu’elle survit en 2025.
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En 1982, à la convention de Cheltenham, Margaret Thatcher avait eu une phrase bouleversante. Quelques semaines plus tôt, l’Argentine avait attaqué les Malouines, britanniques selon le droit international. Personne ne pensait que le Royaume-Uni oserait réagir. Mais Margaret Thatcher a répliqué ; elle a envoyé un corps expéditionnaire dans l’Atlantique Sud. En quelques jours, les Royal Marines ont délogé les Argentins. Le 3 juillet 1982, Mme Thatcher déclarait : « We have ceased to be a nation in retreat », (« Nous avons cessé de reculer »).
À Bourail, le 8 mai 2025, la France a cessé de reculer. Ceux à qui toute une population avait confié ses espoirs, qui voulait rester française et l’avait exprimé au terme d’un processus démocratique sans précédent, ces gens ont tenu bon. Ils ont refusé de signer l’acte de capitulation. Ils ont dit devant l’histoire qu’ils voulaient rester Français, eux et la terre que leurs ancêtres avaient labourée. Ce qui défie l’entendement, c’est que ce n’est pas à des indépendantistes radicalisés par leur propre violence qu’ils ont dû résister : c’est à l’État français, en la personne d’un ancien Premier ministre. C’est lui qui a voulu forcer cet accord, non seulement contre toute démocratie, tout semblant de neutralité, mais aussi toute forme de décence humaine.
Intérêt supérieur de la France
Comment est-il possible qu’un ministre de la République, représentant l’État, voie comme sa mission de défaire la France ; d’abandonner une terre et ses habitants qui, à 17 000 km de Paris, veulent continuer à faire vivre notre pavillon dans le Pacifique ? Les plus patriotes de nos compatriotes sont là. Pourtant, ils sont ignorés à Paris – même le plus souvent des autres patriotes français, à qui jamais on n’a appris à connaître et aimer cette facette de leur pays.
Attaquée dans ses murs, la France l’est aussi « hors les murs » ; et c’est là-bas aussi qu’elle doit se défendre
La France d’outre-mer, attaquée aujourd’hui de toute part (revendications territoriales sur Mayotte et les îles Éparses, mouvements séparatistes en Nouvelle-Calédonie et Polynésie, instrumentalisation d’un mal-être social aux Antilles ou en Guyane), est devenue une seconde ligne de front. Attaquée dans ses murs, la France l’est aussi « hors les murs » ; et c’est là-bas aussi qu’elle doit se défendre. Il nous faut sauvegarder la Nouvelle-Calédonie et tout l’outre-mer, à la fois parce que ce sont des terres françaises qu’il est hors de question d’abandonner, mais aussi parce que c’est notre intérêt supérieur. Cette France hors les murs, « France aux treize fuseaux horaires », c’est à la fois l’histoire de notre pays, son génie, et aussi son plus grand atout de puissance.
Qu’est-ce qui en effet pourrait justifier, quatre-vingts ans après l’armistice, que la France conserve en 2025 un siège permanent au Conseil de sécurité (plutôt que de le céder au Japon ou à l’Inde), si ce n’est ceci : que la France est le seul pays d’envergure mondiale qui existe aujourd’hui ; le seul à être chez lui sur tous les océans de la terre.
Si la Nouvelle-Calédonie tombe, c’est tout l’outre-mer français qui tombera à terme. Et alors, il en sera fini du peu qui restait de la grandeur de la France. À Bourail, le 8 mai 2025, grâce au courage d’une poignée d’élus, un coup d’arrêt a été mis à la désagrégation de notre pays. La France a cessé de reculer, même face à son propre gouvernement. C’est un événement historique.
*Éric Descheemaeker est professeur de droit à l’université de Melbourne.
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