Cela fait des années qu’on a laissé l’islamisme des frères musulmans s’infiltrer dans la société française sans véritablement prendre le problème à bras le corps. La question dépasse largement le cadre français et interroge sur l’ensemble du continent européen. Le rapport commandé par le président Macron sur l’entrisme des Frères musulmans en France, et brandi comme un trophée par l’actuel Ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau, souligne une infiltration ancienne et durable de la confrérie, créée en 1928 en Égypte pour lutter à l’époque contre l’occidentalisation du pays.
Il cherche à comprendre, analyser, remonter le temps. Les auteurs du rapport désignent sans désigner en partie les responsables internes de ce glissement dans la radicalité idéologique et religieuse, représentant un défi de taille pour la République et sa sécurité. Un phénomène minoré largement par une gauche corrompue qui a largement profité du phénomène pour s’implanter localement dans les zones hexagonales où il prospérait.
Beaucoup continuent à penser qu’une instrumentalisation serait opérée depuis l’extérieur pour déstabiliser la France par le biais des frères musulmans, en désignant notamment le Qatar, qui a soutenu il y a des années quelques projets minoritaires critiquables mais a coupé court il y a bien longtemps. Tout en oubliant le rôle majeur joué par des poids lourds du Golfe comme l’Arabie Saoudite.
Désigner des responsables extérieurs, un argument facile
Il est vrai que le sujet apparaît et disparaît selon l’actualité qui a souvent profite à un camp politiquement et s’inscrit régulièrement au cœur des débats contemporains en France (voile, terrorisme, discriminations, islamophobie, etc). Loin pourtant de se résumer à une stigmatisation de l’ensemble des musulmans, la critique acerbe de certains contre le séparatisme et l’infiltration de courants islamistes radicaux au sein de notre société est dénoncée violemment par une grosse frange politique surtout de gauche et souvent taxée de façon pavlovienne d’islamophobie. Fin du débat. C’est pourtant une vraie question nationale qui défie l’unité du pays.
Cette alliance stratégique a donc conduit à une surveillance plus étroite des financements étrangers, notamment ceux en provenance du Qatar
Il y a une certaine obsession confortable de viser le Qatar, qui est un partenaire des Occidentaux, à commencer par les Etats-Unis en matière de coopération et de lutte contre le terrorisme et l’extrémisme depuis des années. Souvent à la manœuvre en matière de bashing contre Doha, les Émirats arabes unis ont depuis longtemps un ennemi tout désigné : les Frères musulmans. Ils ont raison de les dénoncer mais tort d’en attribuer l’expansion aujourd’hui encore à leur voisin.
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En toute discrétion, ils défendent à tout crin la laïcité en France (qu’ils ne pratiqueraient pour rien au monde chez eux) par le biais de la lutte contre l’islam politique et se sont souvent rapprochés du Rassemblement National pour cela. Sauf que dans le même temps, on en oublie si l’on veut refaire l’histoire, et le rapport récemment publié aussi, le poids phénoménal du wahabisme et du salafisme, financé en grande partie depuis longtemps via les mosquées les centres culturels et les associations locales par l’Arabie Saoudite. Ce fameux salafisme djihadiste à l’origine des vagues d’attentats du temps de Daech en Europe. Pas un Qatari n’est parti rejoindre les rangs de Daech d’ailleurs à l’époque !
Dans le contexte des Printemps arabes et de la vague d’espoir qu’ils ont suscité en 2010, le Qatar a cru bon, il est vrai, à un moment de soutenir des projets développés par les Fréristes : tout ça a disparu il y a au moins dix ans car cela était contre-productif. Mais ces quelques projets à l’époque passaient par la Qatar Charity et il fallait de toute façon l’accord du Ministère de l’intérieur français. Depuis des années et surtout la crise du Golfe de 2017, Doha s’est totalement réorienté stratégiquement, cherchant à améliorer ses relations internationales. Pour cela il fallait prendre le large des Frères Musulmans.
Dans le même temps, les relations entre la France et le Qatar se sont intensifiées, avec une coopération accrue une fois encore dans les domaines de la défense, de l’économie et de la culture. Cette alliance stratégique a donc conduit à une surveillance plus étroite des financements étrangers, notamment ceux en provenance du Qatar, pour éviter toute ingérence perçue dans les affaires intérieures françaises. Aujourd’hui, l’enracinement de la confrérie sur le terrain français s’est opéré différemment, et grâce notamment au concours de certains courants politiques internes qui ont su exploiter un électorat massif juteux, se vautrant dans la défiance à l’égard de la République, la victimisation et la radicalité.
Pas de coupable clairement désigné mais des soupçons en filigrane
Le rapport gouvernemental de 2025 sur l’entrisme des Frères musulmans en France ne désigne pas explicitement des courants politiques qui seraient à la manœuvre et dans une stratégie savamment orchestrée. Mais il est clair qu’il vise La France insoumise (LFI) comme « majoritairement responsable » du développement de cette mouvance. En effet, on peut reconnaître des liens indirects entre LFI et la progression de l’islamisme politique, en s’appuyant sur trois éléments déterminants.
LFI a souvent adopté des positions critiques envers certaines politiques gouvernementales liées à la laïcité et à la lutte contre l’islamisme
Tout d’abord, le soutien électoral significatif des électeurs musulmans à LFI est clair . Lors des élections présidentielles de 2022, Jean-Luc Mélenchon a recueilli environ 69 % des votes des électeurs musulmans au premier tour, selon une enquête de l’IFOP. Ce soutien massif s’est maintenu lors des élections européennes de 2024, où 62 % des électeurs musulmans ont voté pour la liste menée par Manon Aubry. Cette forte adhésion est parfois interprétée comme un indicateur de proximité entre LFI et certaines revendications communautaires, notamment islamistes.
Ensuite, LFI a souvent adopté des positions critiques envers certaines politiques gouvernementales liées à la laïcité et à la lutte contre l’islamisme. Par exemple, Jean-Luc Mélenchon a dénoncé le Conseil de défense consacré au rapport sur les Frères musulmans comme accréditant des « thèses délirantes » et a exprimé son inquiétude face à une montée de l’islamophobie. Ces prises de position ont été perçues par certains comme une minimisation des risques liés à l’entrisme islamiste. Bien sûr, piqué au vif, LFI est monté au créneau et les critiques internes et externes sur la méthodologie du rapport ont commencé à pleuvoir dès son annonce.
Bien sûr, des membres de LFI et d’autres voix à gauche ont remis en question la méthodologie du rapport, le qualifiant de peu rigoureux et accusant le gouvernement d’alimenter des fantasmes complotistes. C’est le cas du député Raphaël Arnault, fiché S, qui comme par hasard a notamment évoqué une volonté systématique de suspecter les musulmans avec des fantasmes complotistes. Le moyen facile et systématique de reconnaître l’ampleur de la menace posée par les Frères musulmans dans le pays.
Prenant les devants de ce genre d’attaques, le rapport lui-même met en garde contre les amalgames entre islam, islamisme politique et radicalité, et souligne l’importance fondamentale de ne pas stigmatiser l’ensemble des citoyens musulmans. On voit bien que le ver est dans le fruit et que la gauche radicale n’est pas du tout prête à se remettre en cause, surenchérissant ses positions depuis le 7 octobre, la riposte radicale, et se rapprochant souvent des arguments du Hamas pour défendre le combat qui semble lui tenir le plus à cœur, devant même l’intérêt des Français : le dossier israélo-palestiniens et la tragédie que vit Gaza.
*Sébastien Boussois est docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe et géopolitique, enseignant en relations internationales à l’IHECS (Bruxelles), associé au CNAM Paris (Equipe Sécurité Défense), à l’Institut d’Etudes de Géopolitique Appliquée (IEGA Paris), au Nordic Center for Conflict Transformation (NCCT Stockholm) et à l’Observatoire stratégique de Genève (Suisse).
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