L’opération a été baptisée « Chariots de Gédéon ». Si elle correspond en tout point à la grande tradition de ces noms étranges, « Tonnerre », « Opéra », « Jambe de bois », « Pluies d’été » ou encore « Plomb fondu » donnés par Tsahal à ses activités militaires, certains auront noté, cette fois-ci, une connotation religieuse. Ainsi, sur X, le chercheur palestinien Jehad Abusalim explique que faire référence pour un acte de guerre à un récit biblique où le guerrier Gédéon soumet le peuple madianite au nom des fils d’Israël « n’est pas simplement une formule poétique ou un choix de communication » de la part de l’État hébreu, mais un « moyen de présenter la violence de masse comme une guerre sacrée ». Sous-entendu, le nom de l’opération contiendrait une volonté assumée d’écraser Gaza pour en faire fuir ses habitants.
Lancée le 16 mai dernier, « Chariots de Gédéon » coïncide avec le déplacement de Donald Trump au Moyen-Orient, à un moment où les relations entre le président américain et Benyamin Netanyahou ne sont pas du tout au beau fixe. En cause, le revirement de Trump sur le dossier du nucléaire iranien. En visite le 7 avril dernier à la Maison-Blanche, Benyamin Netanyahou avait eu la surprise d’apprendre de Trump même (devant les caméras) que les Américains s’apprêtaient à entamer des pourparlers directs avec les autorités iraniennes à Mascate, au sultanat d’Oman. Jusqu’alors, Netanyahou était persuadé de l’imminence de frappes sur les infrastructures nucléaires de l’Iran qui devaient être menées conjointement par Israël et les États-Unis. Il découvre que ces frappes n’auront peut-être jamais lieu ou que les Américains, si l’accord aboutit, peuvent les en empêcher…
Peu après, le Premier ministre israélien apprenait également que Washington venait de conclure dans son dos un cessez-le-feu avec les Houthis qui, à ce stade, restent la seule organisation en mesure d’atteindre Israël avec des missiles balistiques. Israël n’est d’ailleurs même pas concerné par l’accord. Les Houthis continuent donc à frapper l’État hébreu, tout en épargnant désormais les navires américains croisant en mer Rouge…
Ces divergences entre alliés proches peuvent-elles expliquer pour partie la fuite en avant du Premier ministre israélien dans la manière de conclure la réplique au 7-Octobre à Gaza ? Netanyahou a-t-il choisi de faire cavalier seul, avec sa poignée de ministres qui se sentent lâchés de toute part ? Dès le lancement de Chariots de Gédéon, l’opération est l’objet de critiques acerbes dans le monde entier. La volonté affichée du Premier ministre israélien d’annexer Gaza, et le blocage, dans un premier temps, par Israël de l’acheminement de l’aide humanitaire sur le territoire enveniment encore les choses. Après plus de sept mois de conflit, la dernière phase de la guerre est sévèrement jugée.
Benyamin Netanyahou a tenu à rappeler qu’il était prêt à arrêter la guerre tout de suite si Israël est en sécurité
Même Trump y est allé de sa protestation en découvrant des images d’enfants palestiniens tués dans les bombardements. Il a demandé expressément et pour la première fois au Premier ministre israélien de mettre un terme à la guerre. En Europe, les condamnations pleuvent. L’Irlande et l’Espagne sont très mobilisées. La France envisage avec le Canada de reconnaître l’État palestinien lors d’une conférence prévue sous l’égide de l’Onu le 18 juin en Arabie saoudite. Fait nouveau, le Royaume-Uni, d’ordinaire très prudent sur le conflit israélo-palestinien, s’est associé à cette initiative. « Nous nous opposons fermement à l’expansion des opérations militaires israéliennes à Gaza. Les souffrances humaines y sont intolérables », a fait savoir le Premier ministre Keir Starmer.
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En Israël aussi, les passions s’exacerbent. « Un pays sain ne fait pas la guerre à des civils, n’a pas pour hobby de tuer des bébés et ne se fixe pas pour objectif d’expulser des populations », a déclaré Yaïr Golan, chef de file de la gauche et ancien général de Tsahal, aussitôt tancé par Benyamin Netanyahou qui considère qu’il s’agit de « calomnies antisémites à l’encontre des soldats de l’armée israélienne ».
La droite religieuse, elle, se déchaîne contre ces propos, mais confirme au passage par la voix du ministre des Finances israélien, Bezalel Smotrich, que l’objectif à Gaza est bien que le territoire soit « totalement détruit » et ses habitants amenés à « partir vers des pays tiers ». Devant la désapprobation qui gagne, Benyamin Netanyahou a tenu à rappeler vendredi qu’il était prêt à arrêter la guerre tout de suite si Israël est en sécurité, et sous trois conditions : libération de tous les otages, dépôt des armes par le Hamas et exil du Hamas en dehors de Gaza. Il ajoute, comme pour montrer qu’il garde un espoir de se réconcilier avec Trump : « Nous considérons l’administration Biden comme responsable de notre échec à remporter une victoire absolue à Gaza en raison de l’embargo qu’elle a promulgué sur l’exportation des armes à Israël. » Dès lors, si la promesse du Premier ministre faite aux Israéliens le soir du 7-Octobre d’« éradiquer le Hamas » n’a pu être tenue, c’est la faute de Joe Biden, plus là pour se défendre et surtout, Netanyahou le sait bien, qui est quelqu’un envers qui Trump ne manque jamais de régler ses comptes.
Il faut dire que, sur le terrain, la situation reste toujours aussi compliquée. Le Hamas est présent au sein des Gazaouis dont il se sert comme protection. La vingtaine d’otages encore en vie sont toujours entre leurs mains. Malgré l’élimination, la semaine dernière, du nouveau chef du Hamas, Mohamed Sinwar, frère de Yahya, cerveau du 7-Octobre lui-même éliminé précédemment, le potentiel de l’organisation reste considérable. Antony Blinken, secrétaire d’État américain, avait estimé en décembre, avant de quitter son poste, que le Hamas avait reconstitué son potentiel de combattants de l’avant 7-Octobre. L’organisation règne toujours sans partage sur Gaza. Même si des discussions se poursuivent entre les deux camps sur une éventuelle libération des otages, la demande israélienne de chasser le Hamas de Gaza reste très hypothétique à ce stade.
Militairement, les combats ont occasionné des destructions sur plus des deux tiers du territoire et causé la mort de plus de 40 000 civils. Sans compter que l’avantage technologique dont disposent les Israéliens dans le domaine du renseignement et de la surveillance n’est pas toujours décisif dans un environnement urbain aussi dense que Gaza. L’IA, par exemple, un temps vantée dans son usage militaire par Tsahal, n’a été que d’une utilité relative pour détecter qui était un combattant du Hamas et qui ne l’était pas, et repérer les caches où se trouvaient les otages. En transférant la compréhension du champ de bataille à des algorithmes qui se fondent sur des situations ayant déjà existé (c’est le principe de l’IA), on obtient rarement des résultats face à un théâtre presque totalement nouveau.
Gaza reste un casse-tête. Autrefois, les Israéliens disaient qu’ils y allaient pour tondre la pelouse, aujourd’hui, la pelouse a été détruite, mais le problème demeure.
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