La droite est de retour… encore ! L’écrasante victoire de Bruno Retailleau a réjoui les tenants du conservatisme qui espèrent que leurs idées s’indexent enfin à la « droitisation » du pays, maintes fois proclamée, jamais concrétisée dans les urnes. Pour ne pas être une nouvelle fois déçue, la droite dans son ensemble doit reprendre une réflexion dont elle s’est épargné l’effort quand elle était au pouvoir. En bonne gestionnaire, elle estimait que le pragmatisme pouvait tenir lieu de culture politique, se contentant de flatter son socle sociologique à coups de marqueurs pudiquement énoncés pour ne pas trop froisser ses adversaires. Défaite, elle se perdait alors en conjectures sur l’élasticité de ses convictions, trop ou pas assez à droite, pour tenter de retrouver un électorat évaporé.
La droite a dressé en fait contre elle-même ses propres obstacles proportionnant son discours à l’aune de ce que la gauche lui laissait comme espace politique moralement acceptable. Victime de ce « sinistrisme », le conservatisme fut marginalisé dans le spectre des nuances de droite, relégué sur sa frange « extrême ».
Pourtant, le conservatisme n’est pas l’une des branches de la droite comme pourraient l’être les tendances libérale ou sociale mais son tronc. Il porte en lui une vision de l’homme en société, un projet civilisationnel en conformité avec la loi naturelle et en vue du bien commun, qui en fait bien plus qu’un appendice de la droite, une butte témoin qu’il ne tient qu’à elle de retrouver.
Il n’existe ni trois, ni quatre droites en France, il n’en existe philosophiquement qu’une mais en créant en 1789 le système partisan les révolutionnaires ont réduit la droite à n’être qu’une partition de l’Assemblée nationale négligeant le support intellectuel qui la précédait et la sous-tendait. L’historiographie républicaine a fait de la droite la conséquence historique de la gauche. Les conservateurs sont alors lestés d’une charge maléfique. L’ombre du maurrassisme et la marque au fer rouge de l’épisode vichyste déclassent pour longtemps le conservatisme politique qui se réfugie dans le combat sociétal.
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À défaut d’incarnation, la pensée conservatrice n’en continue pas moins d’être féconde et proposer un corps de doctrine qui tient à distance autant le progressisme que la réaction : la conformité au réel, le besoin d’enracinement, le désir d’ordre et d’harmonie, l’expérience des libertés et de la responsabilité, l’attachement à la communauté nationale et l’aspiration à la transcendance.
Réactionnaire et progressiste ont la même détestation du présent. Le premier veut rétablir un passé révolu, le second est obsédé par un futur qui n’est pas encore. Le conservateur, lui, regarde ce qui, dans le présent, doit demeurer. Pour qu’il y ait du changement, il faut que quelque chose reste immuable. Contre les idéologies de la déconstruction, le conservatisme enjoint d’accepter la complexité et l’imperfection du réel, qui n’est pas toujours tragique, pour le rendre meilleur. Quand le progressiste se fait démiurge pour outrer les déterminismes biologiques, le conservateur manifeste sa finitude en se ressaisissant des limites qui le rendent profondément humain. L’homme est défini par une histoire et une culture qui le précèdent, dans laquelle il s’enracine et qu’il lui incombe moins de transformer que de transmettre.
Le conservatisme cherche l’ordre dans la nature et l’harmonie dans la société. La nécessité de la loi et le besoin d’autorité sont la condition de la sûreté des êtres, dévoyée par la modernité en surveillance infantilisante. Si le progressiste fait de la liberté une fin en soi illimitée, le conservateur la borne à sa responsabilité. On ne se sent pas libre parce qu’on nous en donne le droit mais parce que c’est exigeant. Bernanos aimait rappeler que « la civilisation française » a formé « des hommes libres, c’est-à-dire pleinement responsables de leurs actes ».
« Le conservateur fait de l’attachement aux communautés naturelles le lieu de son accomplissement »
Soucieux de continuité historique, le conservateur fait de l’attachement aux communautés naturelles, communauté qu’il ne s’est pas choisie, mais qui, à rebours du contractualisme rousseauiste, s’impose naturellement à lui, le lieu de son accomplissement. Trait entre le passé et le présent, l’appartenance à la patrie s’irrigue en permanence de la beauté de ses paysages, du génie de sa langue, de l’exemplarité de ses saints, de la voix de ses conteurs rendant toujours possible le relèvement de notre pays quand il est au bord de l’abîme. « Nous n’avons pas encore fini d’être français », chante Victor Hugo.
À force d’égoïsmes et d’impuissance, la politique a pu paraître désespérante. Le conservatisme invite à regarder au-delà des contingences immédiates pour quelque chose de plus grand que nous qui nous transcende et nous rassemble. Aucune civilisation ne s’est forgée sans cette quête de sacré, sensible dans la délibération, la justice ou les arts. Mais il n’y a de cité idéale que dans le ciel des idées et le conservatisme veut changer le monde avec lui, non contre lui.
Le conservatisme n’est ainsi pas une variable d’ajustement électoral, il demeure le principe moteur vibrionnant de toute politique de droite qui prétend être la hauteur de ses proclamations. Pour ne pas avoir à emprunter les codes de ses adversaires, la droite doit fournir cet effort de clarification. Et il n’y a pas besoin d’imaginer la droite de demain. Puisqu’elle est conservatrice, elle est de toujours !
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