
Ce sont les deux faces d’une même pièce : celle du fondamentalisme islamique. Salafisme et frérisme sont en concurrence. Face à la percée très nette des Frères musulmans, les salafistes s’adaptent. Si le rapport récemment déclassifié ne se concentre que sur les premiers, les seconds sont suivis de très près. L’obédience salafiste, influencée par le wahhabisme saoudien, est moins contestataire que la confrérie et se concentre davantage sur la pratique religieuse et les obligations rituelles, en prônant un retour aux pratiques en vigueur à l’époque de Mahomet. Et selon une note de la Place Beauvau, transmise au plus haut niveau de l’État et que Le JDD a pu consulter, les salafistes gagnent en audience, en méthode et en capacité de dissimulation.
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L’année dernière, 114 lieux de culte salafistes ont été recensés. Si leur nombre a beaucoup augmenté depuis 2014 (87 sites), il s’est stabilisé depuis 2019 (104). En revanche, leur fréquentation a bondi de 39 % depuis 2020 pour atteindre 31 170 fidèles l’année dernière – soit une affluence moyenne par site de 224 fidèles, contre 180 en 2023. Cette dynamique montre que l’enjeu n’est plus tant la multiplication des mosquées que leur contrôle. Dans le détail, toutes les régions sont concernées, mais les mosquées se concentrent encore dans le Sud-Est : 37 en région Provence-Alpes-Côte-d’Azur, 30 en Auvergne-Rhône-Alpes. Si la plupart accueillent entre 10 et 400 fidèles, les épicentres de la mouvance se trouvent dans des mosquées des Mureaux (2 000 fidèles), de Roubaix (2 000 fidèles) et de Fréjus (1 500 fidèles). Les principaux secteurs d’implantation des nouveaux projets, eux, se situent en Paca et en Île-de-France. Mais les dossiers de développement sont presque systématiquement bloqués par les mairies. À Sartrouville, le président de l’ancienne mosquée salafiste a vu, depuis 2022, toutes ses demandes de nouvelle mosquée refusées. À Exincourt, la mairie a préempté le local convoité par une association qui voulait la transformer en salle de prière.
Plutôt que de construire, les salafistes adaptent donc leur stratégie en tentant de prendre le contrôle des mosquées existantes. Leur méthode est rodée : installation d’un noyau dur de fidèles, demandes insistantes pour réserver des salles, prosélytisme, contestation de l’imam et du bureau associatif, puis prise de pouvoir via des élections internes. Ces tentatives de déstabilisation seraient actuellement à l’œuvre dans 16 lieux de culte considérés « modérés », contre 13 en 2018. Par exemple, à Orange, les salafistes tentent depuis 2016 de s’imposer sur une mosquée affiliée à l’Union des musulmans de France, d’obédience frériste : plusieurs fidèles radicaux perturbent régulièrement les prêches et provoquent des élections pour y renverser le bureau, sans succès jusqu’à présent.
Une hybridation se confirme entre salafisme et frérisme
La Place Beauvau dénombre une centaine d’imams salafistes actuellement en activité. Leur moyenne d’âge est de 43 ans et 65 % ont la nationalité française. 11 % sont Algériens, 6 % Franco-Algériens et 6 % Marocains. La plupart concentrent leurs prêches sur des sujets apolitiques strictement spirituels et affichent publiquement leur rejet de la violence. Mais leurs conversations annexes révèlent régulièrement « des positions radicales », précise la note : sexisme, rejet du pluralisme, prosélytisme agressif, voire appel à la rupture avec la société. Ce double langage permet à la mouvance de se maintenir dans les limites de la légalité tout en diffusant, sous les radars, un message radical. Près de 90 % de ces prédicateurs ont suivi une formation religieuse et bon nombre viennent de l’université islamique de Médine en Arabie saoudite, qui fait figure de référence dans la mouvance. Selon les chiffres communiqués par l’établissement, 402 Français – plusieurs sont aujourd’hui fichés S au titre de la radicalisation – y auraient été diplômés entre son ouverture en 1964 et 2023. La France y est ainsi la première nationalité européenne.
Ce rapport sur la mouvance salafiste entrevoit une évolution importante à venir. Sur les plateformes numériques, une hybridation tend à s’opérer entre le traditionalisme salafiste et l’activisme politique frériste. D’où l’apparition sur les réseaux sociaux d’influenceurs salafo-fréristes – suivis par des dizaines de milliers d’abonnés – qui diffusent à travers des vidéos la pensée wahhabite tout en s’autorisant le recours à une certaine forme de marketing religieux. Un phénomène qui contribuerait « à la banalisation d’un islam fondamentaliste et revendicatif ».
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