À 69 ans, il est l’un des maîtres du cinéma japonais. Le réalisateur et scénariste Kiyoshi Kurosawa ne s’arrête jamais : déjà 35 courts, moyens et longs métrages à son actif, avec le thriller et l’horreur comme genres de prédilection. Prolifique et insatiable, il dégaine pas moins de trois films coup sur coup cette année : Chime (sortie mercredi), Cloud (le 4 juin) et La Voie du serpent (le 13 août), tous très différents les uns des autres. De passage le mois dernier à Reims Polar qui rendait hommage à sa carrière passionnante, il a accepté de décortiquer son processus créatif avec malice, sincérité et humilité.
Le JDD. Quel regard portez-vous sur votre parcours ?
Kiyoshi Kurosawa. Je me sens extrêmement chanceux d’avoir pu travailler sans interruption durant toutes ses années. Sur un plateau, je suis membre d’une équipe ; le processus de fabrication est collectif. Une fois que le long métrage est terminé, je le défends tout seul au cours de la promotion et il s’ajoute à la liste. Quand je suis en festival, je mesure le chemin parcouru. Bien sûr que j’ai énormément de regrets, je n’ai que ça ! (Rires.) Mais c’est le moteur qui me fait continuer, pour réparer les erreurs que j’ai commises dans le passé ou améliorer des choses que je n’ai pas bien réussies. Je veux aller toujours plus loin. Si je mourais maintenant, je n’aurais pas la conscience tranquille. Il y a encore du travail !
Un hasard du calendrier de sortir trois films à quelques semaines d’intervalle ?
Absolument, ce n’était pas prémédité. Car il s’agit de trois projets qui ont été retardés ou mis entre parenthèses à cause du Covid. Finalement, tout a bougé en même temps, et voilà le résultat ! Les collègues de ma génération, qui arrivent bientôt à 70 ans, ont tendance à quitter le devant de la scène et à prendre leur retraite.
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Ce n’est pas du tout mon cas, c’est sans doute la raison pour laquelle je suis entré en résistance et ai enclenché le turbo en tournant coup sur coup la même année Chime, Cloud et La Voie du serpent. Mon distributeur français [Art House, NDLR] est débordé par ma faute.
D’où vient votre passion pour le suspense ?
J’ai choisi le polar par goût et par nécessité. Comme je dispose en général de peu de budget, je n’ai pas les moyens de déployer mes histoires visuellement parlant, donc j’utilise tout ce qui est autour de moi pour attirer l’attention du spectateur. Impossible de montrer et d’être dans la surenchère à l’écran, alors je suis obligé de dissimuler, de privilégier la suggestion. Je crée un dispositif qui installe une tension alors qu’on ne voit pas ce qui se joue en dehors du cadre établi. Je cherche à faire ressentir ce qui se déroule hors champ.
« J’aborde chaque film avec fraîcheur et enthousiasme »
C’est aussi par souci d’efficacité, pour assurer le divertissement, que j’opte pour ce type de récit. La caméra sert à saisir le réel. Quand on l’allume, elle recueille ce qui se trouve devant l’objectif. J’aime ajouter une dimension particulière, inquiétante ou mystérieuse, un élément qu’on ne comprend pas ou une perception légèrement en décalage. En résulte une illusion qui favorise instantanément l’effroi ou le malaise grâce à la pellicule. Parfois, il y a des granulés de lumière et des lueurs auxquels on n’avait pas prêté attention. Les gens détestent quand l’image est floue, trouble.
Alors ils la nettoient le plus possible grâce à toutes les techniques à leur disposition. Mais, par essence, je crois profondément que le cinéma offre une vision différente de la réalité et révèle des choses cachées que l’œil nu ne veut pas voir. On pourrait penser que c’est différent pour le numérique, mais il a suivi le même chemin, comme en témoignent les captations des caméras de surveillance. Je mise sur le minimalisme.
Souvent à partir d’éléments du quotidien…
Dans La Voie du serpent, l’héroïne rentre chez elle et n’a rien à faire. Elle est seule, désolée, désœuvrée, inerte. Je cherchais quelque chose qui anime son intérieur et qui contraste avec son attitude. Ce n’était pas dans le scénario au départ, je me suis creusé la tête une fois que j’étais dans le décor.
J’ai eu l’idée d’additionner un aspirateur automatique, ce genre de robot est imprévisible au niveau des mouvements et des déplacements. Sa circulation au sol est guidée par un capteur qui indique le lieu où il doit intervenir. Je l’ai enclenché et suivi. à un moment donné, il a buté contre un rideau qui s’est agité, comme traversé par un courant d’air. Moi-même, j’ai sursauté !
Quelle est votre référence absolue dans le genre ?
Répondre Alfred Hitchcock aurait sûrement fait de moi un bon élève, mais je ne veux pas trop aller dans l’évidence. Je préfère donner un nom auquel on ne pense pas forcément : Steven Spielberg. J’adore l’idée qu’il prenne le public au dépourvu de façon totalement désinhibée et qu’il imagine des situations où on est cueilli par une émotion, un événement auquel on ne s’attendait pas. Je cite l’exemple de Pentagon Papers (2017) : les personnages n’ont pas internet, ils doivent apporter eux-mêmes les documents dans les locaux du journal, et le plus vite possible.
Les feuilles transitent de main en main, jusqu’à celles d’un jeune homme qui, au moment de traverser la rue, est renversé par une voiture et meurt. Cela me sidère à chaque fois. Sinon, je n’oublie pas Les Diaboliques (1955) d’Henri-Georges Clouzot, L’Étrangleur de Boston (1968) de Richard Fleischer, La Mariée était en noir (1968) de François Truffaut, et Claude Chabrol de manière générale.
Comment parvenez-vous à vous réinventer et à ne pas céder à la facilité ?
Quand on s’illustre souvent dans un genre, on a toujours l’angoisse de refaire la même chose, de recommencer, au risque de lasser. J’ai la volonté de marquer la différence, mais j’ai acquis une expérience qui me sert, notamment des astuces dont je sais avec certitude qu’elles fonctionnent à l’image. Inévitablement, on se laisse tenter par une version mise à jour et améliorée. Il faut trouver le bon équilibre. Si j’entreprenais un projet similaire des années plus tard, il ne serait pas du tout pareil car l’équipe, l’endroit et l’époque auraient changé. Et moi aussi j’aurais évolué !
J’assume la responsabilité du produit fini et je constate en effet que mon empreinte, ma patte, est apposée à mon insu sur chacun de mes films. Qui traduisent ce mélange un peu bizarre et hybride auquel je ne peux pas grand-chose. Dans l’histoire du cinéma, il y a pas mal de réalisateurs, comme Yasujiro Ozu, dont on a l’impression qu’ils ont tourné le même long métrage inlassablement, et pourtant on les aime malgré tout car ils recèlent une véritable richesse. Un espoir auquel je me raccroche ! (Rires.) J’essaie d’aborder chaque projet avec fraîcheur et enthousiasme.
Utilisez-vous le cinéma pour exorciser vos tourments les plus intimes ?
Cela n’a jamais été intentionnel. J’ai évidemment, comme tout le monde, des peurs, des inquiétudes, des appréhensions. Mais je ne pense pas, consciemment, avoir eu envie de m’en défaire par ce biais. J’ai toujours envie de croire que mes films et moi nous n’avons pas grand-chose en commun.
« Sans explication le cinéma est plus efficace et vertigineux »
Mes personnages sont menacés et doivent arriver à se sortir d’une situation critique. Quelque chose se dénoue, ils se transforment et prennent conscience du besoin de partir ailleurs. J’espère qu’à ce moment-là s’opère pour moi une sorte de catharsis.
Quel est le point commun entre Chime, Cloud et La Voie du serpent ?
Les protagonistes sont sous l’emprise d’une entité inconnue et ils le restent à la fin. Pour en arriver là, sans doute que moi aussi je suis possédé par le cinéma et que je ne parviendrai jamais à m’en libérer. Je suis résolu à accepter cette idée-là. La Voie du serpent est le remake de mon propre film datant de 1998, à l’initiative d’un producteur français, raison pour laquelle l’action est transposée à Paris. Je n’avais encore jamais imaginé cette possibilité, mais cela m’a fait très plaisir.
Assez vite, mon choix s’est porté sur ce titre. Je me suis demandé pourquoi. En réfléchissant à tête reposée, j’ai compris que l’histoire pouvait fonctionner ailleurs qu’au Japon car le thème de la vengeance est universel. Il faut rendre justice au scénariste omniprésent sur l’original : Hiroshi Takahashi, qui avait signé Ring (1998) d’Hideo Nakata, et The Grudge (2000) de Takashi Shimizu. Je me suis donc réapproprié mon œuvre pour concocter autre chose, en ajoutant un peu plus d’humanité.
Entretenez-vous une relation particulière avec la France ?
J’y avais déjà tourné Le Secret de la chambre noire (2016) avec Tahar Rahim, Olivier Gourmet et Mathieu Amalric que j’ai engagé de nouveau pour La Voie du serpent, aux côtés de Damien Bonnard. On dit « jamais deux sans trois »… Je ne parle pas votre langue, mais je constate que cette barrière tombe rapidement car on unit tous nos cœurs pour fabriquer un film. Le fait de pouvoir échanger non pas à travers les mots mais plutôt via le cinéma me procure beaucoup de bonheur !
Dans Cloud, vous évoquez votre angoisse face à une société régie par les écrans, les réseaux sociaux, qui attisent la paranoïa…
Aujourd’hui, on a une banalisation de l’utilisation d’internet. Mais je me demande à quoi on est vraiment connectés… Un téléphone normal, on sait qui est au bout du fil. Là, en un clic, on reçoit des informations de toutes sortes, même des colis, sans avoir leur traçabilité. L’écran est lumineux et plat, il ne donne pas une impression de profondeur, alors que pourtant il y a le cloud, derrière, qui se développe.
On croit être devant une feuille de papier, mais c’est l’inconnu et l’illimité, quelque chose qui me fait très peur à titre personnel. Je poursuis en quelque sorte la réflexion dans Chime où le héros perd les pédales et disjoncte en commettant un meurtre. Il est hanté par le fantôme de sa victime et traqué par la police, confronté à la morale et à la loi.
Devenir réalisateur était votre rêve d’enfant ?
Il n’a jamais été aussi précis. Lycéen, j’aimais beaucoup le cinéma. J’avais un ami qui possédait une caméra Super 8, cela ouvrait un champ des possibilités infini. Alors j’ai essayé, je me suis lancé. Le hasard a voulu que je grandisse dans une époque opportune pour concrétiser ce souhait. On a tous à portée de main un appareil qui nous permet de filmer, à commencer par le smartphone. Alors il faut se poser la question, pour se distinguer, quelle histoire on a envie de raconter, quel message on veut transmettre. On doit mener cette réflexion. Adolescent, je n’avais aucun autre but que celui de tourner, quel que soit le contenu.
Quel film récent vous a fait très peur ?
Cela m’arrive souvent, peut-être un peu moins qu’autrefois quand je comprends le truc derrière. Ceci étant dit, j’ai apprécié Longlegs (2024) d’Oz Perkins, avec Nicolas Cage : la première partie m’a terrorisé, mais les choses se gâtent dans la seconde car les Américains aiment bien tout révéler. Sans explication, c’est bien plus efficace et vertigineux !
Chime ★★★, de Kiyoshi Kurosawa, avec Mutsuo Yoshioka, Seiichi Kohinata. 45 minutes. Sortie mercredi.
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