C’est un basculement. Une rupture. Une secousse silencieuse, dont on ne mesure pas encore la profondeur, mais qui nous fera vaciller longtemps. Mardi 27 mai 2025, l’Assemblée nationale a adopté une loi dite « sur la fin de vie », que ses promoteurs veulent douce, apaisée, encadrée. En vérité, une loi sur l’euthanasie. Froide. Technique. Implacable.
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Et derrière les mots, une bascule anthropologique. La fin d’un monde : celui où la vie, même affaiblie, même douloureuse, était un bien commun. Le début d’un autre : celui où la mort devient une option légale, presque un service. Une prestation sociale, parfois même… une économie budgétaire.
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Ils nous ont dit que c’était un progrès. Un acte de liberté. Le droit, enfin, de « choisir sa mort ». Mais ce droit n’existe pas dans notre société. Et pour une raison simple : nous n’avons jamais vécu dans un monde où chacun fait ce qu’il veut de sa vie. Nous vivons dans une société qui protège, y compris contre soi-même.
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Vous devez porter un casque, même seul sur votre scooter. Attacher votre ceinture, même si vous roulez sans passager. Vous ne pouvez pas donner un rein à votre sœur si l’État l’interdit. Pas plus que vous ne pouvez consommer librement certaines drogues. Votre vie, même si vous en êtes l’unique propriétaire sentimental, appartient symboliquement à tous. C’est cela, une société humaine : une communauté qui prend soin de ses membres, y compris dans leur fragilité.
Les garde-fous promis ressemblent déjà à des barrières de papier
Ce que cette loi change ? Tout. Elle fait passer la volonté individuelle avant le devoir de protection. Elle fait de la mort un objet de liberté, alors même que nous vivons dans une société de précaution. Elle rompt un principe fondamental : la vie ne serait plus un bien précieux à préserver, mais un simple droit à exercer… ou à résilier.
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Et comme toujours, la pente sera glissante — elle a déjà commencé à l’être. On nous parle de critères stricts. Mais un seul médecin pourra suffire à valider la demande. Et des patients atteints de troubles psychiatriques, pourtant vulnérables par définition, ne sont pas exclus d’office du dispositif. Les garde-fous promis ressemblent déjà à des barrières de papier.
Le délit d’entrave, introduit dans le texte, est glaçant. Deux ans de prison pour qui tenterait d’empêcher un suicide assisté. Autrement dit : défendre la vie pourra désormais être un délit. Ce qui fut pendant des siècles un devoir moral devient une entrave légale. C’est là que réside le vertige : dans ce renversement discret mais décisif, où l’interdit ne pèse plus sur celui qui tue, mais sur celui qui tente de retenir la main.
Une sémantique trompeuse
À cela s’ajoute une sémantique trompeuse, soigneusement choisie pour anesthésier les consciences. « Aide à mourir ». « Mort douce ». « Accompagnement ». Tout est fait pour contourner le mot juste : euthanasie. Et tout est fait pour éviter de dire ce qui se joue réellement : non pas un progrès, mais un effondrement. Non pas une libération, mais une abdication.
On nous parle de liberté. Mais de quelle liberté parle-t-on quand on est seul, épuisé, sans famille, sans soins, sans écoute ? Cette loi, dans sa froide technicité, a été conçue par des gens entourés, aisés, autonomes — des parlementaires en bonne santé, des militants convaincus, des intellectuels protégés. Mais elle s’appliquera à qui ? Aux isolés, aux pauvres, aux malades chroniques, à ceux que la société abandonne déjà. Elle ne sera pas l’expression d’une liberté choisie, mais d’un abandon intériorisé. Une résignation. Une capitulation. Ce texte ne s’appliquera pas à ceux qui l’écrivent, mais à ceux qui n’ont plus personne.
Le chiffre est là, brut, terrible : un million de personnes seraient éligibles dès demain. Et ce n’est qu’un début. En Belgique, en vingt ans, le nombre d’euthanasies a augmenté de 16 000 %. Aux Pays-Bas, +512 %. Au Canada, on évalue à 80 millions de dollars les économies réalisées grâce à l’euthanasie en 2022. Là-bas, la mort est devenue un levier budgétaire. Ici, elle le deviendra aussi.
Car ce qu’on appelle liberté finit toujours par devenir pression. Pression de ne pas peser. De ne pas coûter. De ne pas retarder. De ne pas déranger. Et c’est cela, la réalité de cette loi : elle n’a pas été pensée pour les forts, mais pour les faibles. Pas pour les autonomes, mais pour les dépendants. Pas pour ceux qui réclament, mais pour ceux qu’on n’entend plus. Cette loi a été écrite par des bien-portants. Elle s’appliquera aux malades, aux vieux, aux isolés. À ceux qui, demain, n’auront plus qu’un choix : mourir dans la dignité… ou vivre dans l’abandon.
L’erreur de ce texte est là : dans l’oubli de la vulnérabilité
L’erreur de ce texte est là : dans l’oubli de la vulnérabilité. Dans l’oubli que la liberté réelle suppose un environnement de soin, de soutien, de présence. Que la main tendue vaut mieux qu’une injection. Qu’un regard humain vaut mieux qu’un protocole.
Mais ce débat, nous ne l’avons pas eu. À la place, des députés LFI, un professeur d’histoire, des sociologues de plateau sont venus expliquer la médecine à Philippe Juvin, chef de service en réanimation. C’est le triomphe de l’idéologie sur l’expérience. Du militantisme sur la science. Du discours sur l’épreuve. Il fallait un débat digne de Camus. On a eu des communicants.
Le flou présidentiel
Le président de la République, lui, a fait ce qu’il fait toujours : rien. Ni oui, ni non. Ni clair, ni ferme. Un flou confortable. Un flou présidentiel. Une promesse jamais écrite, toujours susurrée. Un mot à Line Renaud, un autre aux soignants. Un équilibre sur la ligne de crête… de la mort.
Mais l’Histoire, elle, n’est pas floue. Elle jugera. Elle dira qu’en mai 2025, la France a ouvert une porte qu’elle avait jusqu’ici tenue close. Qu’elle a remplacé l’éthique par le droit, la solidarité par l’abandon, la prudence par la permission. Qu’elle a cessé de croire que la vie, même brisée, avait un sens.
Ce n’est pas une loi de santé. Ce n’est pas une réforme sociétale. C’est une rupture civilisationnelle. Et si nous ne rebroussons pas chemin, alors il faudra avoir le courage de l’écrire, noir sur blanc : nous ne sommes plus la même société.
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