Le rapport sur l’entrisme des Frères musulmans peut susciter une certaine confusion, qui apparaît notamment à la lecture des « solutions » proposées en conclusion. Car si les auteurs font preuve par ailleurs d’une nécessaire et méritoire lucidité, les propositions faites pour endiguer l’entrisme islamiste s’avèrent, elles, étrangement conformes au projet frériste…
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Pour qui a lu les notes de l’institut Montaigne produites en 2016 et 2018 par Hakim El Karoui (Un islam de France est possible et La fabrique de l’islamisme) ou écouté Tareq Oubrou (qui dit ne plus appartenir à la confrérie, mais dont les accointances n’ont pourtant pas varié d’un iota…), lesdites propositions ont comme un air de déjà-vu : développement de l’islamologie, apprentissage scolaire de l’arabe, intégration des musulmans au récit national, création de carrés funéraires musulmans… Autrement dit, exactement ce que préconisent les Frères, que ce soit dans le rapport emblématique de l’Isesco Stratégie de l’action islamique culturelle à l’extérieur du monde islamique (qui comme son titre l’indique, expose de façon concrète les tactiques d’islamisation de l’Occident), ou dans la prose dédiée à la lutte contre les discriminations publiée par l’Union européenne (mais émanant d’organisations fréristes).
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À juste titre, le rapport documente l’infiltration des instances européennes par l’islam politique. En revanche, et c’est étonnant, les auteurs n’évoquent à aucun moment le soutien actif de l’Open Society au soft power islamique via la galaxie des ONG, think tanks, fondations et autres programmes façon Young leaders, destinée à répandre urbi et orbi l’idéologie des « minorités » dont participeraient les musulmans européens : la « lutte contre les discriminations », sert pourtant, de fait, le projet islamique mondialisé en s’appuyant sur le narratif victimaire de l’« islamophobie ». Exemple particulier de la convergence entre frérisme et Société ouverte sorosienne, le plan 1jeune1mentor mis en place par Macron en 2021, qui entremêle acteurs issus des Young leaders (participant pour la plupart du Club du XXIe siècle créé par El Karoui) et imprégnation de la jeunesse aux marqueurs visibles de l’islam (mentors ou responsables voilées, entre autres). El Karoui a-t-il été entendu par les auteurs du rapport ? Si tel est le cas, sa proximité avec Macron, la jonction qu’il opère entre Open society, milieux d’affaires, grands groupes et agenda frériste pourrait expliquer cette curieuse omission.
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Figure aussi dans le rapport une mention, anodine en apparence, émanant possiblement de Tareq Oubrou qui, de longue date, a fait des aumôneries un de ses principaux leviers d’infiltration : ainsi le texte évoque-t-il la « réussite de l’aumônerie musulmane des armées », laquelle justifierait, selon les auteurs, une future panthéonisation de figures musulmanes engagées dans la Résistance sous l’Occupation (proposition faisant partie des solutions préconisées pour lutter contre l’entrisme…). Or, comme le documente depuis des années Mohamed Louizi sur son irremplaçable blog, Oubrou a placé les Frères au cœur des aumôneries musulmanes. Qu’en est-il de l’aumônerie militaire musulmane citée en exemple par les auteurs ? Comme en témoigne cette vidéo de 2015, Abdelkader Arbi, alors premier aumônier en chef des armées, arborait la tabaâ, marque frontale permettant d’identifier le pieux musulman. Après avoir loué la laïcité devant Le Drian, ministre à l’époque, il revendique… « l’islam du juste milieu ». « L’islam du juste milieu », donc. Soit le shibboleth des Frères.
L’idéologie frériste s’infiltre dans un rapport la dénonçant
Le même, en février 2008, avait publié dans la revue militaire Inflexions un article intitulé Djihad, une guerre “juste” codifiée, dans lequel il se livrait à une pure réécriture de l’histoire, dans la droite ligne de l’islamisation de la connaissance. En vrac, l’islam aurait inventé le droit de la guerre « bien avant les Conventions de Genève », la charia aurait précédé le droit international humanitaire, insistant, comme les Lumières, mais avant elles « sur l’obligation de traiter l’ennemi avec humanité »… Quant au djihad, qui (bien entendu) n’aurait rien à voir avec le terrorisme, il constituerait un « principe humanisant », les soldats français de confession musulmane participant ainsi d’un djihad « républicain »… En clair, Abdelkader Arbi, aumônier militaire en chef durant quinze ans, aujourd’hui décédé, avait l’apparence, le discours à double entrée et les éléments de langage du soft power islamiste. Voilà donc que subrepticement, par la mention laudatrice de l’aumônerie militaire musulmane, l’idéologie frériste s’infiltre dans un rapport la dénonçant… Tareq Oubrou aurait-il, lui aussi, été consulté pour sa rédaction ?
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Ces injonctions paradoxales (à tout le moins) jouent en réalité sur un même présupposé, largement partagé par les politiques, les médias et l’opinion publique. Ce présupposé, qui se veut d’ordre intellectuel, mais qui relève bien plutôt d’une injonction moralisante, consiste à poser comme une indiscutable évidence la distinction entre islam et islamisme : ce dernier, nous dit-on, ne serait qu’un dévoiement du premier, ne devant en aucun cas, sauf à tomber dans « l’amalgame », être confondu avec lui. D’ailleurs, poursuit-on, seuls les islamistes opèrent cette confusion, preuve que vraiment, elle n’a pas lieu d’être. Ainsi, faudrait-il, selon les auteurs, ne pas « essentialiser l’islam ». Ainsi faudrait-il opposer à l’islamisme « l’islam vécu », intériorité par définition variable d’un musulman à l’autre. La reductio ad frerismum, ou ad salafistum, forclos pourtant la question essentielle : qu’en est-il de l’islam dans le phénomène d’expansion et de conquête décrit par le rapport ?
Selon les chiffres, la confrérie en France est statistiquement insignifiante : 400 à 1 000 personnes assermentées par les Frères musulmans, 207 mosquées affiliées à Musulmans de France. Pour résoudre la contradiction entre ces chiffres dérisoires et l’islamisation visible de la société, on parle donc de « frérisme » : les « fréristes », sans avoir prêté allégeance à la confrérie, en relaieraient pourtant activement la normativité et le discours, devenant ainsi, à leur insu, les acteurs du projet califal. Agents efficaces, mais involontaires. Sacrée performance ! Une poignée de Frères auraient donc inspiré à des millions de musulmans le rejet de la laïcité, l’obligation du voile, la primauté de la charia sur la loi républicaine, toutes choses dont rendent compte les sondages année après année. Mais, s’il n’y a plus que des fréristes qui s’ignorent, où sont donc passés les musulmans avec lesquels il ne faudrait surtout pas les confondre ? La femme qui se voile est-elle frériste ou musulmane ? Celui qui vilipende Darwin est-il frériste ou musulman ? La gamine qui ne va pas à la piscine pour raison religieuse est-elle frériste ou musulmane ? Car s’il ne faut pas confondre islam et islamisme, comme on nous l’enjoint, c’est en fait pour ne pas mêler les musulmans à l’affaire. Les « islamistes », nous dit-on encore, sont des âmes égarées, des littéralistes, des endoctrinés. Mais pas des musulmans.
C’est étrange : car s’il existe en effet une diversité des pratiques, il y a malgré tout, chez les musulmans, une visible unanimité discursive dès qu’il est question de leur religion. Réaction empreinte, à des degrés divers, d’exaspération, de relents victimaires, suscitant chez l’interlocuteur le sentiment que ce qui définit le musulman, avant tout, c’est un impératif catégorique intériorisé : celui, contre le réel et les textes, de toujours défendre le soldat islam.
Cette attitude, que l’on constate aussi chez des croyants très relatifs, s’explique par deux choses : la négation de la liberté de conscience en islam, et le rôle tenu par l’Oumma.
L’islam en interdisant l’apostasie et en faisant d’Allah le seul ordonnateur de toutes choses, y compris de la volonté humaine, abolit le principe même de la subjectivité : le croyant se soumet à Allah car ainsi l’exige son statut de créature (qui en islam se confond avec son humanité). Mais l’évidence, la réalité immédiate de la conscience, qui comporte la possibilité de désobéir (et donc la liberté) contredit absolument cette représentation. Pour qu’elle soit effective, la volonté d’Allah doit donc s’assortir de la promesse des pires châtiments faite à ceux qui auraient l’idée de s’y soustraire : Allah les punira dans l’au-delà, ou en ce monde par le biais de l’Oumma, la communauté des croyants. La forclusion de la liberté de conscience est bel et bien la marque des représentations islamiques, selon lesquelles ce ne sont pas les hommes qui veulent et agissent, mais Allah à travers eux. Ce sera donc l’Oumma, bras armé d’Allah, qui fera régner l’ordre islamique.
Il suffit d’écouter les apostats et les musulmans pour comprendre que la peur est un motif essentiel en islam : c’est essentiellement elle, et non la foi, qui fonde le respect du croyant. Et c’est l’Oumma, justement, qui va provoquer et entretenir la peur par l’intimidation, la menace, la violence.
Le rapport sur l’entrisme des Frères musulmans rend visible aux yeux du grand public ce qui passait jusqu’alors pour un fantasme complotiste
C’est en raison de ce dispositif, qui comprend l’Oumma comme moteur agissant d’Allah et comme gardien de l’islam (en lieu et place de l’intériorité du sujet), que les musulmans ne peuvent être distingués de l’islam, quoi qu’ils pensent en leur for intérieur. Certes, un musulman peut intérieurement être en désaccord avec la doctrine ou les agissements de certains. Mais il sait aussi que l’Oumma veille et qu’elle ne supporte qu’un seul discours, celui de la défense de l’islam, envers et contre tout. Alors, quoi qu’il pense, soit il reprendra ce discours (sans nécessairement y croire), soit il se taira.
Le rapport sur l’entrisme des Frères musulmans a l’immense mérite d’exister, rendant enfin visible aux yeux du grand public ce qui passait jusqu’alors pour un fantasme complotiste. En occultant le motif essentiel de l’Oumma (car s’il faut moralement considérer les musulmans comme des sujets individus, il ne faut pas pour autant négliger la puissance de l’habitus oummaïque), l’idéologie du padamalgam néanmoins compromet une juste vision de la situation, et donc des solutions à mettre en œuvre. Plutôt que de considérer les musulmans comme les membres (susceptibles et donc à ménager) de l’Oumma, il faudrait, avant tout, les voir comme des individus, des sujets, des consciences libres. Ce qu’ils sont, comme tout être humain, mais que l’islam ne leur accorde pas.
*Anne-Sophie Nogaret, journaliste, est l’auteur d’une newsletter sur le frérisme en France. Elle a notamment écrit les essais Du mammouth au Titanic, de la déséducation nationale et Français malgré eux : racialistes, décolonialistes, indigénistes : ceux qui veulent déconstruire la France.
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