Ils croisent sur toutes les mers du globe, au service de la France. Partis des ports de Brest ou de Toulon, les « bateaux gris » de la Marine nationale sont le fer de lance maritime d’un pays à la deuxième surface nautique au monde. Sur les ponts et dans les cales de ces bâtiments, des milliers d’hommes et de femmes ont fait le choix du large, préférant une vie d’aventure au confort de la métropole. Dans un récit autobiographique, le commandant François Trystram, capitaine de la frégate Aquitaine, revient sur ses trente ans de carrière au sein de la Royale. Un récit exaltant, où les eaux tropicales des îles Éparses se confondent avec les étendues glacées de la terre Adélie.
François Trystram est né dans la presqu’île de Giens. Quoique bercé par les embruns, l’actuel commandant d’une frégate dernier cri ne se prédestinait pas à courir les mers. Quelques camarades de prépa achèvent de le convaincre de présenter le concours de l’École navale. Il rêve d’une vie d’action et ne s’imagine pas finir dans un bureau d’études. À seulement 19 ans, le marin intègre la base de Lanvéoc, située dans la baie du Poulmic. Il fait ses premiers pas sur les pontons et des ronds dans la rade de Brest. Sa rencontre avec la Royale, qui fêtera ses 400 ans l’année prochaine, l’immerge dans un monde de traditions et de transmission.
« Ma première difficulté a été d’apprendre les innombrables termes spécifiques de la marine. C’est tout un langage ! » se remémore, sourire aux lèvres, François Trystram. Passé son primo-apprentissage à l’École navale, Trystram prend enfin la mer, en qualité de midship – terme désignant les jeunes officiers admis sur un navire. Conformément aux règles de la Marine, le midship veille au bon respect des traditions et est chargé de divertir le carré des officiers, ces salons réservés aux gradés. « Pendant plusieurs mois, j’ai récité les menus du jour en poésie ou en chanson, ce qui demandait pas mal de créativité ! » raconte le capitaine de frégate.

Au début des années 2000, le narcotrafic explose partout dans le monde. La France est en première ligne face aux go fastmaritimes qui se multiplient en mer Méditerranée. François Trystram vit alors ses premières opérations militaires, de la traque des trafiquants à leur arrestation en mer. Puis viennent les déploiements au Liban, en mer de Corée, aux Antilles ou dans la Baltique. L’officier vit ses rêves d’aventure et découvre, au fil des océans et des mers qu’il traverse, la présence militaire française dans les zones les plus reculées. Aux îles Éparses, petits morceaux de terre qui bordent Madagascar, François embarque sur La Grandière en tant que commandant en second. Bâtiment de transport et de ravitaillement, c’est le seul navire au monde autorisé à jeter l’ancre dans les lagons protégés des îles Éparses. Nuées de moustiques assoiffés de sang, naissance de bébés tortues et course à la mort vers l’océan, bancs poissonneux sous des eaux translucides, François Trystram en prend plein les mirettes dans ces petits paradis tropicaux où le drapeau tricolore flotte les 365 jours de l’année grâce au détachement permanent d’une dizaine de militaires français.
Celui qui ne cesse de gravir les échelons de la Royale s’apprête à vivre l’aventure de sa vie
Mais celui qui ne cesse de gravir les échelons de la Royale s’apprête à vivre « l’aventure de [s]a vie » au terme d’un changement de cap. Fin connaisseur de l’océan Indien, François Trystram se voit affecté au commandement de L’Astrolabe, bâtiment ultramoderne de la Marine dédié à l’exploration des eaux de l’Antarctique. Le navigateur quitte ses horizons exotiques pour des latitudes bien plus fraîches. Il se souvient : « Je n’avais jamais vu une mer aussi agitée. Trouver le sommeil relevait du chemin de croix tant le bateau gîtait. »
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La navigation vers les Terres australes et antarctiques françaises (Taaf) est des plus exigeantes, le calme de la banquise ne pouvant s’acquérir que par la traversée des « cinquantièmes hurlants », l’une des zones nautiques les plus tumultueuses de la planète. Il ne s’agit plus de houle mais de montagnes d’écume. Passé cette furie maritime, François Trystram découvre le « grand blanc », l’empire des manchots et les conditions de vie rustiques des chercheurs stationnés en terre Adélie. « J’ai des souvenirs extraordinaires de nos péripéties dans ces étendues de glace, des personnes que j’ai eu la chance de rencontrer. Et puis, aussi, ce sentiment de privilège, de l’exclusivité de pouvoir accéder à des zones où peu de gens peuvent aller. »
« Je n’avais jamais vu une mer aussi agitée. Trouver le sommeil relevait du chemin de croix »
Après deux ans à la barre de L’Astrolabe, François Trystram a pris le commandement de l’Aquitaine, une frégate de nouvelle génération. Il y a effectué sa dernière mission au mois de mai. Désormais, sa carrière se poursuivra dans les bureaux de l’état-major de la Marine, à Paris. Au revoir, les mers et les océans, les nuits interrompues par le fracas du ressac, les danses des dauphins qui accompagnent les navires. Le commandant laisse derrière lui d’intarissables souvenirs de camaraderie, de dépassement de soi et de voyages tous plus inoubliables les uns que les autres. Les Couleurs des bateaux gris synthétise son témoignage d’homme de la Royale et résonne comme une véritable ode à l’appel du grand large. Un récit à lire et à faire découvrir aux plus jeunes, chez qui pourrait naître une vocation de marin, à l’heure où la domination des mers devient le grand enjeu géopolitique du XXIe siècle.

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