Les talus désolés ont des airs de décor de western. Voyage en Absurdie : l’arrêt net saute aux yeux. Une camionnette vient récupérer des affaires sur une « base vie » du chantier déserté. Une pie survole un tronçon terrassé qui ne mène nulle part. Les « écureuils », ces militants zadistes qui s’étaient perchés dans les arbres centenaires pour s’opposer à leur abattage, ne sont plus là, mais y verraient sûrement une image de la nature qui a repris ses droits…
Il était une fois dans l’ouest de Castres, au sud du Tarn… Christophe, long manteau, mais pas d’harmonica, attend son bus à proximité d’un pont isolé, posé comme un Lego inachevé. « Tout ça pour 53 kilomètres d’autoroute… » Il reste partagé : « Passe ton permis et ton bac d’abord », se dit le lycéen qui espère étudier l’année prochaine en classe préparatoire scientifique, à Toulouse. Alors qu’il a quelques réserves écologiques, ses parents soutiennent résolument le projet. Christophe est surtout lassé du feuilleton, comme beaucoup dans la région, qui lèvent les yeux au ciel… quand ils ne sont pas furieux, comme cet ouvrier du chantier qui a pleuré de rage à l’annonce de l’arrêt. À deux pas du tracé, d’autres travaux se poursuivent bien : ce sont les finitions du nouveau siège du groupe pharmaceutique Pierre Fabre, qui sera investi en juin. Le premier employeur privé du Tarn a fermement soutenu la construction de l’A69 : en février, ses dirigeants ont fait part de leurs interrogations sur leurs futurs investissements, agitant la menace de délaisser leur ancrage historique.
Un serpent de mer
C’était dans la foulée de la décision de justice qui a provoqué l’arrêt des travaux, déjà réalisés aux deux tiers : elle a fait l’effet d’une déflagration. Absurdité juridique, économique, politique… tempêtent les soutiens du projet. Il faut tout démolir, assurent les opposants les plus virulents. D’autres se sont résignés à ce qu’il faille désormais « finir le travail », pour ne pas ajouter « un non-sens de plus », se désole Harold Bernat, qui a « manifesté contre ce projet dès le début » et désigne moins la justice que le manque de démocratie locale. Pour lui, ce fiasco « devrait être l’occasion de réfléchir au naufrage de l’État et aux incuries des politiques clientélistes. Comment finir ? C’est le problème. En l’état, le projet n’est pas viable ».
Une autoroute utile, indispensable, « utile mais pas indispensable » ? Les sondages ont varié, mais selon le dernier, réalisé début mars par Opinion Way pour Via 81, association de soutien au projet, 64 % des habitants du Tarn étaient favorables à la reprise des travaux – 69 % dans le bassin concerné.
C’était un serpent de mer : l’idée d’une autoroute reliant Toulouse, la capitale régionale, à Castres, sous-préfecture du Tarn, a déjà une trentaine d’années. La route nationale 126, qui relie les deux villes et traverse 25 communes, est accidentogène et ne suffit plus. Il est d’abord envisagé d’élargir la RN 126, avant que le projet ne se dirige en 2010 vers une autoroute privée, à péage et sous concession. Ce sera l’A69, qui permettra de gagner une vingtaine de minutes – personne n’est d’accord sur la durée exacte – sur le tronçon total. Un gain trop modeste pour justifier un tel chantier, dénoncent les opposants. « Un temps précieux pour ceux qui font l’aller-retour tous les jours, qui ont une famille, travaillent, vivent ici… Rien de tout ça chez beaucoup de ceux qui s’opposent ! » tacle un partisan de l’autoroute. « Personne n’imaginait qu’on en serait là quinze ans plus tard », souffle-t-il, amer. Après la validation de la déclaration d’utilité publique par le Conseil d’État en 2018, la société Atosca remporte quatre ans plus tard le contrat de concession – construction de l’autoroute et exploitation pendant 55 ans – pour un budget total de 450 millions d’euros, dont 6 % de fonds publics.
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Même terminée, l’autoroute pourrait ne pas être validée
Le chronomètre n’est pas seul en cause : les critiques ciblent aussi le coût prohibitif du péage, pas définitivement fixé mais estimé à 17 euros pour un aller-retour sur l’ensemble de l’autoroute. C’est enfin et surtout l’impact environnemental du projet qui est dénoncé par les autorités administratives et par des collectifs militants comme La Voie est libre ou Les Soulèvements de la Terre… 400 hectares touchés, dont 300 de terres agricoles, de zones humides et de forêts, 157 spécimens d’espèces protégées menacés… Une « absurdité écologique » pour « une autoroute de confort », martèlent les manifestations qui se multiplient : une zone à défendre (Zad) finit par s’établir à Saïx. Les actions de « désobéissance civile » – occupations, sabotages d’engins – perturbent le chantier et le gouvernement ordonne une évacuation musclée des opposants en déployant la « cellule anti-Zad » en octobre 2023.
Décision spectaculaire
Depuis mars 2023, Atosca mène les travaux tambour battant, sans tenir compte des recours qui se multiplient. Les opposants dénoncent une politique du « fait accompli », pensée pour rendre le projet irréversible. Ils se saisissent de chaque péripétie, comme un pont construit trop haut : symbole d’un chantier qui va dans le mur, pilonnent-ils ; aléa courant d’un chantier d’une telle ampleur, minimise le constructeur. Alors que 300 millions d’euros, les deux tiers du budget prévu, ont été engagés, et qu’Atosca table sur une mise en service fin 2025, le 27 février dernier, c’est le coup d’arrêt, ordonné par la décision spectaculaire du tribunal administratif de Toulouse qui s’appuie sur de nombreux manquements : gestion de l’eau, abattage des arbres alors que des mésanges bleues étaient en nidification…
La justice estime donc que l’A69 ne répond finalement pas à une « raison impérative d’intérêt public majeur » (RIIPM) qui justifierait les atteintes à l’environnement. Péage, gain de temps « très limité », pas d’enjeu significatif de désenclavement : les juges entérinent tous les griefs et la « victoire historique » est célébrée par les écolos radicaux place du Capitole.
Le coût de l’interruption est exorbitant : autour de 10 millions d’euros par mois
Atosca et l’État font appel, demandant un « sursis à exécution » pour pouvoir reprendre le chantier. Ce mercredi 28 mai, les juges suivent le rapporteur public, qui invoquait « des conséquences difficilement réparables », et ouvrent la voie à une reprise du chantier, qui pourrait débuter mi-juin. La décision était d’autant plus attendue que le coût de l’interruption est exorbitant : autour de 10 millions d’euros par mois. Sans commune mesure toutefois avec la facture d’un arrêt définitif, qui aurait été astronomique pour le contribuable…
« Soulagement n’est pas le mot que j’utiliserais… » : Martial Gerlinger, directeur général du concessionnaire Atosca, laisse de côté les sentiments. Il est concentré sur la relance du chantier : « Les conséquences de la première décision ont été très brutales, alors que le chantier battait son plein, avec 1 000 personnes qui y travaillaient, 350 engins… Nous avons maintenant beaucoup de travail pour rassembler tout le personnel, relancer le recrutement, les sous-traitants locaux laissés le bec dans l’eau qui représentent environ 300 emplois… Il nous faut faire un état des lieux complet, y compris environnemental : le chantier devrait pouvoir reprendre pleinement fin septembre… » Le printemps et l’été, période idéale pour les terrassements, sont perdus : « En automne et en hiver, on ne pourra pas tenir les mêmes cadences… Nous affrontons donc un triple effet : l’arrêt, la reprise, et la saison moins favorable ! » La date de mise en service reste donc incertaine – deuxième semestre 2026 ? – mais le décalage sera quoi qu’il arrive bien supérieur à la seule période d’interruption.
Espoirs contradictoires
Le feuilleton juridique n’est pas terminé pour autant : cette semaine, la légalité de la concession d’autoroute sera passée au crible par le Conseil d’État, qui devrait l’approuver. Mais la validation du chantier reste suspendue à la décision « au fond », attendue pour la fin 2025 : même une fois le chantier terminé, l’autoroute pourrait théoriquement ne pas être validée. Chacun voit midi à sa porte et depuis mercredi, les différentes parties opposent leurs interprétations, comme autant de raisons d’espérer. « On n’aurait pas été fâché de lire une motivation un peu plus développée », a publié Catherine Schlegel, avocate du département du Tarn, sur le réseau LinkedIn… avant de supprimer sa publication.
D’autres soutiens du projet voient dans la décision un signe d’espoir, pour le jugement « au fond » : « Les juges ont été très clairs », estime un partisan de l’autoroute. Pour un juriste qui suit de près le dossier, « on voit mal les juges revenir encore une fois sur un chantier qui sera en voie d’être achevé. Même si, dans ce dossier qui a déjà atteint des sommets de non-sens, on n’est à l’abri de rien… » Le chantier va donc reprendre, mais l’épée de Damoclès s’est seulement éloignée, et les détracteurs des travaux ne désarment pas : « S’ils remettent un seul engin sur les chantiers, c’est reparti, j’entamerai une grève de la soif », a confié Thomas Brail, l’un des chefs de file de l’opposition à l’A69, au média d’écologie radicale Reporterre. « On voit déjà des réactions qui sont presque des appels à l’insurrection, s’inquiète un pro-A69. L’État se prépare à un vif regain d’une opposition brutale, violente… »
Les parlementaires tarnais mobilisés
Pour tous ceux qui soutiennent ce projet, la mauvaise saga impose de mettre les grands chantiers à l’abri d’un tel raté. Côté gouvernement, le ministre Philippe Tabarot estime avoir corrigé le tir pour les futurs grands travaux. Concernant l’urgence actuelle de l’A69, ce sont les parlementaires du Tarn qui font l’union sacrée et défendent une proposition de loi « de validation », pour faire reconnaître la fameuse « raison impérative d’intérêt public majeur ». Portée au Sénat par Philippe Folliot, elle a été largement adoptée et sera examinée dès ce lundi 2 juin par l’Assemblée nationale. Le Conseil constitutionnel pourrait lui opposer notamment la séparation des pouvoirs…
Le rapporteur Jean Terlier, député EPR, estime qu’elle a été suffisamment consolidée pour présenter toutes les garanties aux yeux des Sages, lors du travail en commission qui s’est déroulé dans un climat houleux : le député du Tarn a réclamé des sanctions pour la diffamation dont il estime avoir été victime par la députée écologiste Dominique Voynet. « Malgré la décision favorable de mercredi, on ne peut pas prendre le risque que la justice finisse par dire non à nouveau, comme elle l’a fait après avoir dit quatorze fois oui, défend Jean Terlier. Beaucoup de mes collègues députés sont très inquiets pour l’avenir de ces projets structurants pour nos territoires ruraux : Danielle Brulebois pour le prolongement de l’A391 dans le Jura, Marina Ferrari, devenue ministre depuis, pour la ligne Lyon-Turin… »
« On ne peut pas développer que les tramways des métropoles »
Le dossier est emblématique : « Les opposants à l’A69 dénoncent l’artificialisation, mais sa totalité est équivalente à ce que la métropole de Toulouse consomme chaque année, pointe l’élu du Tarn. On ne peut pas développer uniquement les tramways des métropoles… »
Confiant dans sa capacité à réunir une majorité plus difficile à trouver à l’Assemblée nationale, Jean Terlier s’est « chargé de rappeler les socialistes à leurs responsabilités. Christophe Ramond, le président du conseil départemental, Carole Delga, la présidente de région, soutiennent ce projet… que François Hollande avait aussi poussé ! » Le député poursuit : « On ne peut pas laisser Saint-Germain-des-Prés complètement coupé en deux par les travaux… » Il ne parle pas du quartier parisien – même si la capitale a ce rare point commun – mais du village du Lauragais situé sur le tracé : une cicatrice tarnaise qui illustre aussi une fracture nationale.

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