Du rapport sur les Frères musulmans au projet hasardeux d’interdiction du voile pour les filles de moins de 15 ans, l’opinion semble découvrir l’islamisation à bas bruit qui court sur notre sol. Les alertes n’ont pourtant pas manqué, et bien avant l’affaire du foulard du Creil en 1989, mais on n’écoutait guère les Cassandre dénoncés déjà comme « islamophobes ».
Dépassés par le phénomène, les dirigeants veulent donner l’impression de peser sur le réel en proposant l’interdiction du port de tous les signes religieux dans l’espace public. Mais croire qu’invoquer la laïcité et la morale républicaines suffira à prévenir la partition culturelle du pays relève du déni et d’une méconnaissance de la nature du voile.
La revendication religieuse dépasse ainsi la religion pour embrasser la question identitaire. Les salafistes, qui l’ont compris, ont investi le foulard d’une charge politique animée par un esprit de conquête et de revanche sur l’ancienne puissance colonisatrice. La réponse au défi lancé par les islamistes ne peut se contenter d’être juridique. Elle doit s’étoffer d’un rapport de force culturel et démographique : en un mot, civilisationnel.
« L’adhésion au foulard semble rencontrer un succès grandissant depuis une décennie »
Consubstantiel des sociétés méditerranéennes pré-monothéistes, le voile opère une distinction autant entre les hommes et les femmes qu’entre ces dernières. L’islam, peu dissert sur le foulard, en fait l’attribut de reconnaissance des femmes de condition. Il signe alors leur « liberté » face aux esclaves et aux femmes de petite vertu qui se déplacent tête nue.
Dans le judaïsme, Ève se couvre du voile invisible de la honte, marque de l’humanité déchue. Mais lorsque Saint Paul enjoint aux femmes de toutes se couvrir, il s’agit moins de signifier leur infériorité que leur égalité entre elles. Le voile chrétien n’est alors plus réservé aux seules libres mais à tout le genre féminin. Si, dans l’islam, le regard baissé est lié à la concupiscence, le christianisme, religion de l’Incarnation visible du Verbe, élève le regard, au-delà des apparences, vers l’invisible.
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Un marqueur territorial
Des commentateurs ont bien essayé d’établir un parallèle douteux entre le régime d’invisibilité imposé aux musulmanes et le voilement des religieuses chrétiennes. Mais son usage comme sa nature sont totalement antinomiques. Si les musulmanes portent le voile, seulement en public, pour s’arracher au désir des hommes, les moniales le prennent, toute leur existence, pour s’unir à Dieu.
Les révolutionnaires ne s’y trompent pas quand, en 1792, ils cherchent moins à « libérer » les religieuses de leur « servitude » que de les jeter, « dévoilées », à la rue pour les rendre, par dérision autant que par sexisme, « utiles » à la procréation. L’interdiction des signes extérieurs de l’« ancien » régime a alors peu à avoir avec le respect de la laïcité, davantage avec la volonté d’effacer toute trace de catholicisme de l’espace commun.
Aujourd’hui, on voudrait réduire le voile islamique, médiatisé par la révolution iranienne de 1979, à une contrainte sociale de type patriarcal. S’il est difficile de sonder les cœurs et de mesurer la part de soumission intériorisée prévalant dans tout comportement humain, l’adhésion au foulard semble toutefois rencontrer un succès grandissant depuis une décennie, notamment chez les plus jeunes. L’importance statistique de ce « choix » traduit surtout la vitalité démographique d’une population acquise à l’islam sur le territoire français.
« Ce n’est pas la République laïque qui est visée mais la France dans sa substance historique »
Les Frères musulmans poussent cet avantage en instrumentalisant le voile dans sa lutte contre l’Occident en testant nos limites. Autrefois blanc cassé comme les parois chaulées des demeures du Maghreb, il servait à dissimuler les femmes. Désormais de noir, importé d’Arabie saoudite, il exhibe la représentation de l’islam dans l’espace public. Entre pudibonderie culpabilisante et exhibitionnisme intimidant, la burka prend alors en défaut les normes occidentales de discrétion pour devenir un marqueur territorial.
Revanche sur l’ancien colonisateur
Le voile apparaît aussi comme une revanche sur l’ancien colonisateur qui l’avait pourtant protégé, par le biais du code de l’indigénat. Mais le discours victimaire entretenu la mouvance décoloniale préfère insister sur le dévoilement des musulmanes d’Algérie, pourtant nécessaire à leur identification. D’Atatürk à Nasser et Bourguiba, les dirigeants turcs et arabes des pays fraîchement indépendants avaient voulu éradiquer ce voile avilissant qui aurait facilité la domination occidentale. Désormais, revêtir le voile, symbole d’une fierté retrouvée, est une façon de se soustraire à l’histoire et à l’autorité du pays d’accueil.
On veut se rassurer en arguant de l’anachronisme de recommandations religieuses que l’on croit datées. C’est mal saisir le besoin de continuité doctrinale des préceptes coraniques. Tout croyant se sent pleinement solidaire de l’islam des origines. Peu importe que la burka soit récente et étrangère à la tradition d’où viennent celles que le portent, que l’islamité du tchador soit discutée ou que la réislamisation de certains comportements soit de circonstance, l’enjeu politique du vêtement est indiscutable.
Il s’agit bien d’un affrontement des regards qui se joue sur fond identitaire. Ce n’est pas la République laïque qui est visée mais la France dans sa substance historique. Le voilement islamique choque simplement parce qu’il n’est pas notre histoire. Mais l’interdire ne résoudra pas le problème de la loi du nombre. Face aux tenants du multiculturalisme, ayons le courage de redessiner une communauté de destin par la transmission de notre héritage culturel.
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