Le résultat de la présidentielle polonaise, plus incertaine que jamais, pèsera sur les orientations européennes pour les cinq années à venir. Qu’il s’agisse d’immigration, de souveraineté, de défense ou de valeurs, le scrutin pourrait marquer un tournant conservateur sur le Vieux Continent. Tour d’horizon des cinq enjeux.
Le résultat de la présidentielle pourrait confirmer l’ancrage d’un axe conservateur en Europe centrale. Si Karol Nawrocki l’emportait, la Pologne rejoindrait plus clairement le groupe composé du Premier ministre hongrois Viktor Orban et de son homologue slovaque Robert Fico, tous deux critiques de Bruxelles et promoteurs d’une souveraineté nationale forte.
Un triangle Varsovie-Budapest-Bratislava formerait un contrepoids idéologique aux institutions européennes dominées par des gouvernements de centre droit ou progressistes. L’élection de Nawrocki renforcerait considérablement cette alliance visant à défendre une Europe des nations contre toute centralisation accrue, et pourrait infléchir la politique de l’Union européenne sur des sujets sensibles comme les relations avec l’Amérique de Trump et la Russie. Pour Orban, un président polonais proche de ses positions constituerait un allié stratégique dans un contexte où les clivages Est-Ouest au sein de l’Union s’intensifient.
Un tournant sur la politique migratoire
Farouche opposant aux quotas de répartition des migrants imposés par Bruxelles, le candidat soutenu par le PiS incarne une ligne dure sur l’immigration. Karol Nawrocki renforcerait le front des États réfractaires à tout mécanisme contraignant issu du Pacte sur la migration et l’asile. Ses positions pourraient conduire à l’éclatement du très fragile consensus sur la solidarité migratoire.
En cas de victoire de Nawrocki, indirectement soutenu par le candidat nationaliste Slawomir Mentzen, arrivé troisième il y a deux semaines et aux positions encore plus droitières sur le sujet, Varsovie pourrait saboter l’application du pacte, ce qui ouvrirait la voie à une Europe à la carte en matière d’asile. Cette posture s’inscrit dans une vision identitaire et sécuritaire de la nation, très populaire en Europe centrale et orientale, et pourrait relancer des débats similaires ailleurs sur le continent, en Allemagne ou en France… à moins de deux ans de notre propre présidentielle !
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Bruxelles devra composer avec une ligne dure sur les frontières
Son opposant, Rafal Trzaskowski, n’est pas non plus tendre en la matière… Issu de la Plateforme civique, la même formation de centre droit que le Premier ministre Donald Tusk, sa position sur le sujet s’est durcie au cours de la campagne. Le maire de Varsovie refuse ainsi la politique des quotas, veut suspendre le droit d’asile pour les migrants arrivant de Biélorussie, et propose de limiter les aides sociales en faveur des réfugiés ukrainiens. Quel que soit le résultat, Bruxelles aura à composer avec une ligne dure sur les frontières.
Un nouveau centre de gravité militaire
Varsovie est championne des dépenses au sein de l’Otan, avec plus de 5 % de son budget annuel consacré à sa défense. Disposant de la première armée de terre d’Europe (avec près de 30 0000 soldats), la Pologne est devenue une puissance militaire majeure. Les investissements sont massifs : 360 chars Abrams américains, au moins autant de K2 Black Panther, le tank coréen bientôt fabriqué sur le sol polonais, ou encore la livraison prévue de près de 500 Himars, le lance-roquettes multiple le plus puissant au monde.
Ce rôle stratégique à l’Est, au voisinage immédiat de l’Ukraine et de la Russie, a été au cœur du discours des deux finalistes. Nawrocki y ajoute une dimension plus souverainiste en voulant accentuer cette montée en puissance, tout en réaffirmant l’attachement à l’Otan et aux alliances régionales plutôt qu’aux projets de défense européenne intégrée. Cette vision consacre la Pologne comme pivot du flanc Est, force d’équilibre face à la Russie, mais aussi acteur indépendant vis-à-vis des grandes capitales de l’Ouest. Une victoire du candidat du PiS pourrait ainsi accélérer la redéfinition des équilibres militaires sur le Vieux Continent.
Une Pologne plus offensive avec Bruxelles ?
Ce second tour pourrait redistribuer les cartes à Bruxelles. C’est le rôle même de la Pologne dans l’Union européenne qui est en jeu. Depuis plusieurs années, Varsovie s’impose comme un acteur crucial sur la scène continentale. Son poids économique croît, sa population de 37 millions d’habitants constitue un capital démographique majeur depuis le Brexit. La Pologne n’est plus seulement un État membre de l’Union, c’est un État pivot sur le continent.
Si Trzaskowski, europhile assumé, s’installe au palais du Belvédère, il pourrait amorcer un réchauffement des relations avec Bruxelles. L’idée serait claire : réintégrer la Pologne dans le jeu des grandes coalitions européennes, tendre la main à Paris et Berlin, et redonner à Varsovie une image de partenaire fiable. Un rôle consensuel, mais qui nécessiterait de composer avec une droite eurosceptique encore forte à la Diète.
D’un côté, une Pologne urbaine, de l’autre, une Pologne enracinée
À l’inverse, si Nawrocki l’emporte, le ton devrait radicalement changer. La droite souverainiste polonaise est en pleine ascension. « La Pologne, n’a cessé de marteler Nawrocki, ne veut plus suivre – elle veut peser. » Le candidat du PiS rejette l’euro, la fédéralisation européenne et insiste sur la nécessité de préserver l’identité nationale : « La Pologne n’a pas besoin d’un État centralisé peuplé de citoyens européens d’origine polonaise », martèle-t-il.
Ce basculement serait d’autant plus significatif que la Pologne bénéficie d’un momentum historique. Depuis le départ du Royaume-Uni, elle est l’un des rares pays à pouvoir prétendre à un véritable leadership alternatif sur les questions migratoires, énergétiques, stratégiques ou budgétaires. Et si cette voix est portée par un président décidé à affirmer l’intérêt national face aux compromis bruxellois, les institutions européennes devront composer avec Varsovie comme elles composaient autrefois avec Londres.
Un nouveau bastion anti-woke ?
C’est le clivage le plus profond du second tour, car il oppose deux visions du monde. Au-delà des programmes économiques ou des alliances diplomatiques, ce second tour a pris des allures de véritable référendum culturel. D’un côté, la Pologne urbaine du maire de Varsovie, Trzaskowsi, connectée à Bruxelles et ouverte à certaines transformations sociales, notamment sur le droit à l’avortement. De l’autre, une Pologne enracinée, méfiante à l’égard du relativisme occidental et désireuse de défendre ce qu’elle considère comme les fondements de sa civilisation : la foi, la famille, la nation.
La campagne de Nawrocki a reposé sur une promesse de réarmement culturel, en refusant d’étendre les lois sur « les discours de haine » aux catégories telles que l’orientation sexuelle, l’âge et le handicap, affirmant que cela menaçait la liberté d’expression. Face aux « dérives idéologiques venues d’Occident » – écriture inclusive, militantisme climatique radical, théorie du genre –, le candidat conservateur se pose en gardien d’un pays fidèle à ses racines. Pour ses partisans, une victoire de Nawrocki ne serait pas seulement celle du PiS : ce serait un signal envoyé à toute l’Europe.
La Pologne pourrait ainsi assumer un rôle d’avant-garde dans cette forme de reconquête culturelle, en tissant des liens plus étroits avec d’autres forces conservatrices en Europe. Elle se présenterait comme une exception culturelle européenne, en croisade contre un modèle progressiste.
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