Il est 9 heures du matin à Cannes, en plein Festival international du cinéma, lorsque l’électricité cesse d’alimenter la ville. En une fraction de seconde, les feux tricolores s’arrêtent, les distributeurs de billets affichent un écran noir, les projections diffusées au Palais des festivals s’interrompent… Quelques heures plus tôt, dans la nuit de vendredi à samedi dernier, plusieurs individus incendiaient une centrale électrique et sabotaient un pylône haute tension, privant 160 000 foyers d’électricité pendant plusieurs heures. Une action coup de poing, revendiquée par deux groupes anarchistes. Dans leur viseur, le Festival de Cannes, « vitrine d’une République française grandiloquente […] qui sème la mort, du Yémen à Gaza, de l’Ukraine au Sahel », ont écrit les saboteurs présumés dans un courrier publié sur un blog participatif.
Si les auteurs de cette lettre revendiquent l’écologie radicale ou leur soutien à des mouvements de défense des immigrés, ils font aussi la part belle à l’antimilitarisme. Et appellent à « couper le courant » des « industries militaires technologiques » de l’Hexagone ; et notamment de Thales, dont le site Cannois, Alenia Space, produit de nombreux satellites à usage militaire. De quoi donner raison au général Philippe Susnjara, directeur du renseignement et de la sécurité de la défense (DRSD), qui alertait, en avril dernier, sur les « actions de ces mouvances plutôt antimilitaristes, d’ultragauche ou propalestiniennes, qui s’attaquent à la réputation [de l’industrie de défense française] et qui mènent des actions symboliques ».
Le patron du contre-espionnage allait jusqu’à évoquer une « possible instrumentalisation, consciente ou non, de ces groupuscules par des acteurs étatiques [étrangers] qui y auraient un intérêt ». Derrière cette action spectaculaire, qui rappelle celle de juillet 2024 à la veille des Jeux olympiques où plusieurs lignes SNCF avaient été sabotées, se cache la montée en puissance d’une mouvance contestataire aux méthodes de plus en plus violentes. Désignée par le renseignement territorial comme la « section d’ultragauche, autonomismes et écologie radicale », ce faisceau d’organisations a pris en ampleur ces dernières années. Et couvre de nombreux domaines de la société, des revendications environnementales à la défense des animaux, en passant par les positions technophobes et les diatribes politiques. « Ce que l’on observe, c’est que la violence devient une finalité plus qu’un moyen, avec des individus qui se préparent au “grand soir”, et s’entraînent en conséquence », détaille un agent.
Certains ont combattu avec les Kurdes du Rojava
Une stratégie du chaos théorisée par des auteurs à succès, Français comme étrangers. En juillet dernier, un écologiste revendiqué était interpellé sur un site de la SNCF en Seine-Maritime : il avait avec lui Le vertige de l’émeute, sorte de pamphlet justifiant l’insurrection généralisée écrit par l’universitaire Romain Huë. D’autres livres références, comme Désert du Comité invisible, ou Comment saboter un pipeline, de l’activiste Andreas Malm, « contribuent à instiller l’idée dans la tête de certains militants que la violence est une forme de survie, une nécessité pour déjouer les plans supposément machiavéliques de l’État ou des grands acteurs du capitalisme », relate une source au ministère de l’Intérieur.
Survie, autodéfense, préparation à la lutte… Longtemps restées théoriques, ces activités se traduisent de plus en plus concrètement depuis une dizaine d’années. Selon nos informations, l’Office national des forêts (ONF) a diffusé plusieurs notes confidentielles, entre juin 2021 et janvier 2024, sur la multiplication de « camps d’entraînements » installés en zones forestières, notamment en région bretonne et en Poitou-Charentes. Dans l’une d’elles, il est précisé que l’un de ces camps aurait permis de « simuler une insurrection en terrain boisé » et entraîné, par la même occasion, de nombreux dégâts sur la flore locale…
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Dans un autre genre, les services de renseignement ont également dans leur viseur une dizaine d’activistes particulièrement investis dans la communauté airsoft – une pratique qui consiste à simuler des affrontements militaires avec des répliques d’armes à feu tirant des billes de plastique. L’un d’eux, fiché pour son appartenance à la mouvance d’ultragauche, organise en région parisienne, via sa structure, des parties d’airsoft extrêmement violentes. « Il n’y a rien qui va, explique un professionnel du secteur. Ils ne jouent plus, ils s’entraînent à la guerre. Ils utilisent des armes illégales, des artificiers, des grenades fumigènes. Certains ont même employé des drones, en s’inspirant de ce qu’il se passe en Ukraine ! ».
Ce propriétaire de terrain d’airsoft s’inquiète de ces pratiquants ultra-politisés, photos à l’appui. Certains ont d’ailleurs déjà combattu, aux côtés des Kurdes du Rojava, et se préparent clairement à la « lutte armée ». « Le renseignement territorial est au courant, la DRPP aussi, mais rien ne bouge », déplore l’entrepreneur. Contactés, ni Beauvau ni la DGSI n’ont souhaité répondre. Ce qui est certain, c’est que les alertes se multiplient. Peut-être expliquent-elles les annonces de dissolutions souhaitées par Bruno Retailleau, parmi lesquelles figurent plusieurs groupuscules d’ultragauche.
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