Le JDD. Ce 29 mai marquait les vingt ans de la victoire du « non » au référendum de 2005 sur le traité établissant une Constitution pour l’Europe. Cette date est-elle à marquer d’une pierre blanche dans la recomposition des clivages politiques français ?
Christophe Guilluy. 2005, c’est l’année où le peuple est devenu inéligible. La majorité ordinaire n’a plus voix au chapitre à partir de ce moment-là. Le référendum sur le traité de Maastricht en 1992 était déjà un premier indicateur de la scission entre ce que j’appelle « Métropolia » d’un côté et « Périphéria » de l’autre, autrement dit entre la France des métropoles et la France périphérique. Le peuple est souvent soupçonné d’entretenir des « passions tristes », alors qu’il est du côté de la raison. La majorité ordinaire est parfaitement rationnelle. Fruit d’une dialectique du quotidien, c’est-à-dire d’une articulation entre réel et morale, cette rationalité s’articule autour de ce que j’appelle les quatre points cardinaux de la demande populaire : le travail, la préservation du bien commun, c’est-à-dire de l’État-providence, la sécurité, et enfin la régulation des flux migratoires.
Cette demande concerne l’ensemble des milieux, sans distinction de l’origine sociale ou ethnique. En France, la métropolisation a créé des bulles culturelles, économiques et informationnelles qui ne représentent que 30 % de la population. C’est au sein de ces métropoles que vivent l’ensemble des prescripteurs d’opinion, tous domaines confondus. Cela fait bien longtemps que ces gens-là ont tourné le dos à « l’hinterland », l’arrière-pays. La France périphérique n’est pas la « marge » de la société, elle est la société tout entière. Périphéria, c’est le monde rationnel car c’est le monde des limites, là où Métropolia est le monde déraisonnable de l’hyperconsommation. Nous sommes aujourd’hui gouvernés par des âmes mortes.
En décembre 2007, le traité de Lisbonne, qui reprend l’essentiel du texte refusé par référendum, est ratifié par voie parlementaire. Est-il abusif de parler de « trahison démocratique » ?
Si la démocratie est la « voie de la majorité », je pense en effet qu’on peut parler de trahison… Il faut d’ailleurs remarquer que parler de « majorité » est aujourd’hui perçu comme un gros mot. Plus personne ne sait définir ce qu’est la « majorité ordinaire » ou le « peuple ». Tout le monde se cache aujourd’hui derrière Tocqueville et la supposée « tyrannie de la majorité ». Or, il n’y a ni tyrannie de la majorité, ni tyrannie des minorités. Il y a une instrumentalisation des minorités, ce qui est totalement différent.
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Les Français n’ont plus été consultés à l’échelle nationale depuis le référendum de 2005. Est-ce selon vous le symptôme d’une fracture grandissante entre le peuple et ses représentants politiques ?
Il y a incontestablement une rupture démocratique. Je suis toutefois plutôt optimiste car l’on voit aujourd’hui une autonomisation culturelle de la majorité ordinaire. Les gens se sont fait leur diagnostic par eux-mêmes, ils n’ont plus besoin des journaux et des chaînes de télévision pour se forger une opinion. Tant que la classe politique ne fera pas son job, cette tendance continuera. On l’a vu à l’étranger avec le Brexit, avec l’élection de Donald Trump, en France avec les scores du Rassemblement national… Le message est : « Nous existons. »
Vingt ans après, les idées eurosceptiques semblent marginalisées dans le débat public. Les candidats « frexiters » sont en queue de peloton dans les sondages, Marine Le Pen et le RN ne font plus campagne sur une éventuelle sortie de l’euro depuis plusieurs années… Comment expliquer cette bascule ?
La question européenne est perçue de très loin par une majorité de personnes. L’Union européenne est assimilée à la technostructure, à un « machin technocratique » au fond assez vague. Je rappelle au passage que les milieux populaires et la classe ouvrière n’ont jamais été contre l’Europe et ont toujours joué le jeu de l’UE. C’est plutôt l’inverse qui s’est produit : l’UE n’a jamais joué le jeu de la majorité ordinaire.
« L’UE n’a jamais joué le jeu de la majorité ordinaire »
En 2008, Jean-Luc Mélenchon, partisan du « non » en 2005, quitte le Parti socialiste pour fonder le Parti de gauche. Le référendum de 2005 constitue-t-il une ligne de fracture au sein même de la gauche française ?
L’enfermement de la gauche dans les grandes métropoles l’asphyxie et la fait disparaître. C’est une mécanique du temps long qui dépasse la seule question du référendum de 2005. C’est aussi une sociologie électorale : aux dernières législatives, la majorité des cadres supérieurs ont voté pour le Nouveau Front populaire. Pour prendre la question de l’immigration et de la régulation des flux, la gauche française constitue aujourd’hui une quasi-exception vis-à-vis de ses voisins européens, tels que le Danemark ou le Royaume-Uni. Il suffit de voir la doctrine de conservatisme social du Blue Labour qu’est en train d’imposer le Premier ministre travailliste Keir Starmer outre-Manche, par exemple.
La carte électorale du « oui » lors du référendum de 2005 n’est-elle pas une préfiguration du macronisme ?
Le macronisme, cela n’existe pas. Je ne crois pas non plus qu’il existe un « bloc bourgeois » à part entière. Il y a simplement un agglomérat de gens qui défendent des intérêts personnels, ayant trait principalement à leur patrimoine. La preuve, la grande bourgeoisie versaillaise et la petite bourgeoisie mélenchoniste ont voté Macron au second tour en 2017 et en 2022. C’est logique : quel intérêt auraient-ils à faire évoluer un modèle dont ils sont les principaux bénéficiaires ? Au fond, le référendum de 2005 est une grande occasion manquée de renouer avec le peuple, qui se cristallisera de nouveau fin 2018 avec les Gilets jaunes.
« Parler de majorité est aujourd’hui perçu comme un gros mot »
L’erreur, c’est de ne pas avoir suivi ces deux mouvements populaires, qui sont deux mouvements de la raison face à des élites déraisonnables. Si nous avions répondu à la demande populaire, la réindustrialisation et l’investissement dans la France périphérique auraient été placés en priorité des politiques publiques bien plus tôt. La droite a une part de responsabilité : l’échec des partis de droite, c’est de penser qu’il suffit de parler d’immigration et de sécurité pour résoudre tous les problèmes. Si l’on ne prend pas en considération la question sociale, cela ne peut pas fonctionner. J’attends encore que la classe politique dans son ensemble reconnaisse qu’elle s’est trompée. Elle ferait bien d’en prendre conscience : le mouvement populaire ne s’arrêtera pas, car il est existentiel.
La majorité ordinaire n’a ni les moyens de l’individualisme ni du nihilisme. C’est un luxe que seule la petite bourgeoisie métropolitaine hédoniste peut se permettre. Le centre de gravitation des sociétés occidentales est en train de basculer de Métropolia vers Périphéria. Ce n’est pas par empathie qu’il faut s’en réjouir. C’est le seul moyen de s’en sortir. Ce n’est pas un hasard si aujourd’hui Périphéria est la boussole des pays qui, dans le monde, veulent encore compter.

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