
Comme après chaque drame, les réponses politiques fusent : portiques de sécurité, fouilles renforcées, interdiction de la vente des objets tranchants… Ces mesures, bien qu’elles puissent rassurer l’opinion publique, relèvent de l’illusion sécuritaire. Un adolescent déterminé trouvera toujours un moyen de se procurer une arme improvisée – un compas, un cutter, un couteau de cuisine, un tesson de verre. Le problème n’est pas l’objet, c’est l’état mental qui pousse à l’utiliser.
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Quotidiennement, nous voyons aux urgences des signaux d’alarme ignorés, des familles désemparées face à des comportements inquiétants, des enseignants démunis devant des élèves en souffrance psychique. Combien d’actes violents auraient pu être évités si nous avions les moyens d’intervenir en amont ?
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Une chaîne de soins brisée
La réalité de la psychiatrie infanto-juvénile en France est accablante. Les Centres Médico-Psycho-Pédagogiques (CMPP) et les CMP affichent des délais d’attente de 6 à 18 mois. Les services de pédopsychiatrie hospitalière sont saturés, contraints de ne prendre en charge que les urgences absolues, et encore ! Les psychologues scolaires, quand ils existent, couvrent parfois plusieurs dizaines d’établissements.
46 % des 18-24 ans déclarent ressentir les effets néfastes des réseaux sociaux
Dans ce contexte, comment espérer repérer et accompagner efficacement un adolescent en détresse ? Comment prévenir l’escalade vers la violence quand les premiers signaux d’alerte – troubles du comportement, décrochage scolaire, isolement social – ne trouvent aucune réponse thérapeutique adaptée ? Sans compter le rôle des réseaux sociaux qui constituent indéniablement un facteur aggravant majeur de la crise de santé mentale des adolescents.
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Selon l’OMS Europe, l’utilisation problématique des médias sociaux chez les adolescents a explosé, passant de 7 % en 2018 à 11 % en 2022, tandis que 46 % des 18-24 ans déclarent ressentir leurs effets néfastes : anxiété, addictions, perte d’estime de soi, dépression. Les réseaux sociaux ne sont donc pas qu’un simple outil : ils amplifient et accélèrent les troubles psychiques, transformant une souffrance individuelle en phénomène de masse qui nécessite une prise en charge spécialisée que notre système de soins n’est pas en mesure d’offrir.
Le cercle vicieux du sous-investissement
Nos responsables politiques excellent dans l’art de l’annonce : « plans santé mentale », « renforcement des équipes », « création de places supplémentaires ». Mais la réalité du terrain raconte une autre histoire. Les budgets alloués sont insuffisants, les créations de postes dérisoires face aux besoins, et surtout, aucune vision globale ne coordonne les interventions entre l’Éducation nationale, la santé, la justice et le social. La formation clinique des professionnels est en lambeau, soigner des personnes ne peut se résumer à étudier le cerveau, découper en troubles et prescrire des psychotropes.
Résultat : nous pansons les plaies au lieu de traiter les causes. Nous multiplions les dispositifs d’urgence au lieu d’investir dans la prévention. Nous transformons nos écoles en bunkers au lieu de soigner nos enfants. Une politique de santé mentale des adolescents digne de ce nom nécessiterait :
- Un dépistage systématique des troubles psychiques dès l’école primaire, avec des outils validés et du personnel formé.
- Des équipes pluridisciplinaires dans chaque établissement scolaire : psychologue, infirmière scolaire, assistant social, avec un lien direct vers les médecins scolaires et les structures de soins.
- Des délais de prise en charge compatibles avec l’urgence adolescente : 15 jours maximum entre le repérage et la première consultation spécialisée.
- Une formation de tous les personnels éducatifs aux signaux d’alerte et aux premiers gestes de l’aide psychologique.
- Des moyens humains à la hauteur : nous manquons cruellement de pédopsychiatres, de psychologues, d’infirmiers spécialisés, d’éducateurs.
- Des soins psychiques réels, le temps qu’il faut pour les prodiguer et arrêter la prolifération des seules filières de diagnostics, d’évaluation et d’orientation.
Il y a urgence à un sursaut collectif. Chaque drame, scolaire ou pas d’ailleurs, nous renvoie à notre échec en matière de politique de santé en général et de santé mentale en particulier. Échec d’une société qui préfère sécuriser, ses écoles ou lieux publics, plutôt que soigner ses enfants. Échec d’un système qui intervient quand il est trop tard plutôt que de prévenir quand c’est encore possible.
La violence à l’école n’est pas une fatalité. Elle est le révélateur de notre incapacité à prendre soin de la santé mentale de notre jeunesse. Tant que nous continuerons à privilégier les solutions cosmétiques aux réformes de fond, nous assisterons, impuissants, à la répétition de ces drames. Et ces jeunes sont les adultes de demain….
*Docteur Gérald Kierzek, urgentiste, Hôtel-Dieu (Paris)
*Docteur Mathieu Bellahsen, psychiatre et lanceur d’alerte (Paris)
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