« Je ne sais pas si je serai candidate à la présidentielle ». Pour quoi faire « en fait » ? – c’est un tic de langage qui ponctue toutes ses prises de paroles, au point qu’il finit par être l’unique locution que l’on retient. Pour interdire les barbecues, totem de virilité « en fait » ? Pour encourager la baisse de la natalité « en fait » ? Pour poursuivre les prétendus agresseurs sexuels sur le plateau de télé – comme elle le fit pour Julien Bayou dans C à Vous – parce que les hommes sont par principe coupables « en fait » ? Pour interdire la chasse parce que c’est connu, le dimanche on tire sur un sanglier et le lundi sur sa femme « en fait » ?
Pour toutes ces raisons « en fait », Sandrine Rousseau pourrait être candidate à la présidentielle. Parce qu’aujourd’hui la candidatite aiguë est un virus qui se répand comme la petite vérole sur le bas clergé, témoignant de l’abaissement du débat politique et de l’inversion du paradigme selon lequel on s’engage dans la vie publique pour servir l’intérêt général et non par vanité égotique. Une épidémie portée par de multiples facteurs.
Emmanuel Macron annonçait la fin de l’ancien monde, dépeçant sur un flanc la gauche de gouvernement, équarrissant sur celui de droite la carcasse des Républicains. Tout cela pour structurer le paysage politique autour d’un bloc « raisonnable », que devait incarner En Marche. Huit ans plus tard, les vieux partis de gouvernement bougent encore, et s’offrent même une cure de jouvence depuis la dissolution. Les Républicains revenus aux affaires ressuscitent adhérents et élus locaux disparus, le Parti socialiste s’émancipe – provisoirement – des Insoumis et ripoline la façade. Problème, ces grands malades revenus des enfers sont suffisamment vigoureux pour revenir dans le jeu, mais structurellement trop fragiles pour que ceux qui les dirigent bénéficient d’une autorité suffisante pour calmer les velléitaires.
Le tableau des ambitions légères ou bouffies d’orgueil prête à sourire
Ainsi, Bruno Retailleau, pourtant crédité dans les sondages, plébiscité à la présidence du parti, et en situation « de faire », doit composer avec la candidature réitérée tous les dimanches du souverain du Nord Xavier Bertrand, celle suggérée à grands coups pinceaux de l’impressionniste David Lisnard, celle de droit – divin c’est à discuter – de l’apôtre de la Vierge noire, Laurent Wauquiez, celle enfin descendue des cimes – au propre comme au figuré – du Joe Biden de Savoie.
À gauche, le Premier secrétaire aux petits pieds s’est fendu d’un ouvrage mêlant histoire personnelle et vie politique – Je reviens te chercher – pour asseoir son statut, réhaussé d’une victoire impériale – 50,9 % – à la tête du PS. mais il doit composer avec le virus qui contamine toutes les figures de feue la gauche plurielle.
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Le riant Bernard Cazeneuve, qui poursuit sa tournée en province en costume trois-pièces dans la jovialité de réunions de chambres de notaires. Touché aussi, Manuel Valls, étalé par Benoît Hamon aux primaires de la gauche en 2017 et qui vient de rallumer brillamment la poudrière néo-calédonienne. Toujours bien attaqué par la candidatite, François Hollande cherche encore la réponse : « Et si je m’étais présenté, que se serait-il passé ? »
Dans la tribu des écologistes, Sandrine Rousseau, « en fait », l’envisage donc à son tour, quitte à jouer avec la santé de Marine Tondelier qui « se battra jusqu’à son dernier souffle pour une candidature unique de la gauche ». Elle aurait sans doute plus de chance de triompher en prenant le départ du Tour de France féminin. Bien sûr, n’oublions pas Fabien Roussel, lui aussi très au fait du sujet barbecue. Et Raphaël Glucksmann, qui rode son Tour de France entre le 9e arrondissement et Saint-Germain-des-Prés, son Paris à lui – dans les arrondissements à deux chiffres c’est déjà un peu la province. Au terme de cet inventaire, nous en sommes déjà à 13 contaminés.
Mais ce n’est que le début. Car non seulement Emmanuel Macron a échoué à éteindre les vieux partis, mais il a aussi failli à imposer la domination de son En Marche devenu Renaissance – qui n’en a d’ailleurs que le nom. Déliquescence eut été plus approprié, les derniers pointages du nombre d’adhérents étant sous les 20 000 – Renaissance donc, est un parti sans assise et sans hégémonie. Dans un état de faiblesse structurelle telle qu’à l’image des convalescents LR et PS, il autorise au moindre de ses petits chefs une ambition démesurée – ou ridicule, selon son choix.
Bien sûr, Gabriel Attal n’imagine pas qu’aucun de ceux-là ne défiera sa légitimité de candidat unique élu à la tête du mouvement. Pourtant les symptômes se propagent. Yaël Braun-Pivet, autrice d’À ma place, n’a nulle intention d’y rester. Est-ce l’ivresse des hauteurs, qui depuis son perchoir, décuple les effets du virus, en tout cas « elle ne s’interdit rien », « elle se prépare », promettent ses conseillers.
Élisabeth Borne, Madame 49.3 – de l’art du compromis – a également la fièvre. Candidate en 2027 ? « Dans le principe, je ne vois pas pourquoi je l’exclurais ». Renaissance encore, Gérald Darmanin s’organise avec son mouvement « Populaires », prépare un livre lui aussi. Et encore ? Aurore Bergé, qui sent le souffle porteur du groupe des députés macronistes qu’elle présida et – « dit-on » – qui la suivraient comme un seul homme. En voilà 5 de plus, qui font 18.
Rassembler une société archipellisée dans laquelle chacun se replie
Auxquels il faut ajouter Édouard Philippe qui, n’ayant pas comme le coq la capacité de chanter les deux pieds dans le fumier, refusa de s’encarter au sein du parti macroniste pour candidater sous la bannière Horizons. Enfin Last but not least, François Bayrou, l’illuminé de Pau, porté par sa Foi, convaincu depuis qu’il a l’âge de conduire un tracteur qu’il a un destin présidentiel. 20 ! 20 candidats à la présidentielle pour le socle commun et autant de divisions. 20 candidats à la présidentielle sans autre projet que son propre succès. La politique réduite à une course de petits chevaux, me direz-vous, c’est vieux comme Hérode. Sans doute.
Mais ce n’était pas comme si l’époque était sereine et prometteuse. La démographie décline, la croissance se traîne, la désindustrialisation s’aggrave, les déficits se creusent, les bruits de bottes sont à nos portes, et la planète d’épuise… Certes, les réponses ne s’échafaudent pas en deux brainstormings dans le think-tank de l’un ou de l’autre, mais qui aujourd’hui s’en saisit en ayant la sagesse de dire que rien n’est simple mais que tout est complexe. C’est déjà un début.
Derrière ces enjeux matériels, s’en dessine un autre tout aussi décisif : celui de rassembler une société archipellisée dans laquelle chacun se replie sur sa cellule familiale, son cercle rapproché, sans la conviction profonde d’une appartenance à une même communauté. Cet enjeu-là, non seulement est négligé, mais la façon dont le débat public s’organise autour de citadelles à défendre, l’éloigne, le condamne. Ainsi le tableau des ambitions légères ou bouffies d’orgueil prête à sourire. Il prête aussi – si ce n’est à pleurer – à désespérer de la politique.
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