Une souveraine égyptienne prend ses quartiers chez le Roi-Soleil. Cléopâtre, la Reine louve est invitée à la Grande Écurie à Versailles, à quelques pas du château. Cette nouvelle pièce d’Éric Bouvron est l’une des créations à l’affiche du Mois Molière, festival pré-estival de théâtre et de musique qui fête sa 29e édition. Le metteur en scène aime nous balader : après les steppes afghanes (Les Cavaliers), la Mongolie (Marco Polo et l’hirondelle du Khan), la Crète (Zorba), la savane africaine (Braconniers) ou encore le désert du Wadi Rum (Lawrence d’Arabie), il nous emmène cette fois sur la terre des pharaons à travers la destinée de cette figure aussi historique que mythique.
Sensible « au parcours des femmes face à la connerie masculine », le père de deux filles, marié trois fois, est tombé amoureux de cette battante propulsée, à peine âgée de 19 ans, à la tête d’un pays et d’une dynastie, celle des Ptolémées. « Imaginons qu’elle ne voulait pas de cette charge : que se passe-t-il dans la tête de cette jeune fille confrontée à l’exercice du pouvoir et qui tombe enceinte de César ? Entre la raison et le cœur, cette mère doit défendre son enfant mais aussi son royaume. Les enjeux sont très shakespeariens. »
Sur un plateau sans décors, huit comédiens accompagnés par trois chanteuses et musiciens incarnent la soixantaine de rôles, animaux compris, de cette épopée intime et politique. « Lorsque j’écris, je ne pense pas à la mise en scène. Je ne me censure jamais sous prétexte que nous jouons sur une scène, explique Éric Bouvron. Si le récit nous emmène en Égypte, dans le désert ou n’importe où ailleurs, je ne me limite pas. Comme des gamins dans un bac à sable, à nous d’inventer une façon de le rendre réel. »
La figure de la reine égyptienne rôde depuis longtemps dans l’imaginaire d’Éric Bouvron, nourri par l’histoire de sa propre mère. Comme Cléopâtre, cette dernière a vécu en Égypte. Comme elle, elle est d’origine grecque. Comme elle, elle est devenue mère à 20 ans. Comme elle, elle s’est retrouvée dans un pays hostile, un enfant dans les bras. « Nous étions entre un film de Ken Loach et un péplum », s’amuse-t-il.
« Je peux me produire n’importe où sur la planète »
C’est aussi elle, agent de voyages, qui lui a transmis le virus des destinations lointaines, motif de ses pièces et vice versa. L’un nourrit l’autre sans cesse. « Quand je pars, j’ai besoin de sentir que des racines poussent en moi. Mon premier projet, au théâtre national en Afrique du Sud, portait sur la sauvegarde des tortues. Le directeur nous a emmenés assister à leurs naissances sur la côte, nous avons écrit et répété la pièce sur les plages. J’ai compris que le théâtre, c’est la vie, c’est la nature. Je peux me produire n’importe où sur la planète. »
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La route débute pour lui en Égypte mais il n’a qu’un an quand ses parents quittent le pays en 1967, à cause de la guerre. Après un bref passage par la patrie paternelle, la France, qui ne se passe pas bien, la famille immigre en Afrique du Sud où un oncle, côté maternel, a fait fortune.
C’est là qu’il va passer une enfance privilégiée, entre des cours de théâtre et de danse, où il est le seul garçon, les terrains de rugby et les bassins de water-polo. Sa vocation est née à 6 ans après un poème sur les poires déclamé lors d’un spectacle de fin d’année. À 20 ans, il fait ses armes au théâtre national de Durban. « On me voyait comme le nouveau prodige. Je dansais d’un côté, je faisais le clown de l’autre, on créait des spectacles dans les townships… J’avais carte blanche. »
L’envie d’aller voir ce qui se passe ailleurs l’amène à Paris d’où il repart de zéro. Il s’inscrit à l’école Jacques-Lecoq, passe aussi un mois chez Ariane Mnouchkine, entre dans une compagnie de danse, commence à se faire un petit nom avec des spectacles comiques.
Néanmoins, les temps sont durs. Le soir, il travaille au McDo et loge à la Cité universitaire. Ses meilleurs amis sont les cafards qui lui inspirent même des petits textes. « L’Afrique du Sud m’a appris une chose : tenir l’espoir. Mais à un moment donné, je n’avais presque plus de crédit. » Quelques belles rencontres vont heureusement donner un coup de pouce au destin. Les voyages peuvent emprunter des chemins de traverse, mais Éric Bouvron est arrivé à bon port.
Il multiplie toujours les projets, dont l’un consacré à la Première Guerre mondiale en Arabie saoudite, l’adaptation d’un auteur haïtien ou la création à Barcelone du Songe d’une nuit d’été par une troupe de théâtre réunionnaise. « La planète est dans ma tête. Je me dis parfois qu’il faut que je lève un peu le pied. Mais bon, quand tu lèves un pied, il y a l’autre qui appuie encore plus fort ! »
Cléopâtre, la Reine louve à la Grande Écurie à Versailles, les 14 et 15 juin, puis au Festival « off » d’Avignon, du 5 au 26 juillet. 1 h 55. lespassionnesdureve.com
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