Salomé est une petite jeune fille de 13 ans, frêle, timide. Mais une volonté de fer. Une brindille qui ne veut pas céder face à l’horreur de ce qu’elle a vécu : cinquante-quatre minutes de calvaire et de viol en réunion, filmées par un téléphone portable, alors qu’elle avait 12 ans. C’était en juin 2024, lorsqu’un de ses anciens amis l’entraîne dans un guet-apens à son retour du collège. Parce qu’elle est juive sans avoir osé le dire, prétextant être musulmane pour se protéger… Accompagné de deux comparses de 13 et 14 ans, cet adolescent l’entraîne dans le local désaffecté d’une crèche, à quelques centaines de mètres de chez elle, à Courbevoie. S’ensuivent des coups, insultes, menaces et viol en réunion.
Durant les trois jours de ce procès, qui a eu lieu cette semaine au tribunal pour mineurs de Nanterre, Salomé a tenu bon, répondant avec précision aux questions du juge. À l’énoncé du verdict, elle s’est effondrée dans les bras de son avocate, Me Muriel Ouaknine-Melki, et de ses parents. Neuf et sept ans de prison ferme contre deux des prévenus et une mesure éducative de cinq ans, avec obligation de soins, et un placement en foyer à l’encontre du troisième, âgé de 12 ans et 10 mois au moment des faits – et donc irresponsable pénalement. Le juge a justifié la lourdeur de ces sanctions – quasiment le maximum prévu – « au regard de leur personnalité toujours inquiétante et du trouble social immense fait à la société et à la victime en raison de ce qu’elle était, une jeune fille de confession juive ». Le viol à caractère antisémite a été reconnu. Et comme de nombreuses victimes désormais, Salomé a décidé de prendre la parole. En restant anonyme, car elle a dû changer de département et de collège pour recommencer sa scolarité sans être poursuivie par le drame.
Le JDD. Nous sommes maintenant un an après l’agression que tu as subie, Comment vas-tu ?
C’est toujours très compliqué, j’ai encore des séquelles. J’ai toujours du mal à m’endormir. J’ai des flashbacks, des moments qui me reviennent. J’ai des habitudes du quotidien qui ont changé. Il y a des choses que je n’ose plus faire comme avant.
Par exemple ?
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J’ai peur de sortir toute seule, je suis moins sociable, je fais plus attention à moi-même.
Tu étais en cinquième à l’époque, tu avais 12 ans, et c’est l’un de tes amis qui t’a entraînée dans un véritable guet-apens…
Oui, c’est ça. C’est quelqu’un que j’aimais bien, en qui j’avais confiance mais qui m’a complètement trahie et qui m’a tendu un piège.
As-tu compris que c’était une agression antisémite ou pas ?
Non, pas au début. Mais pas très longtemps après que l’on est arrivés dans cet endroit abandonné, ils ont directement commencé à me poser des questions sur Israël et à m’insulter par rapport à ma religion. Ils m’ont demandé si je soutenais Israël. Plus tard, j’ai même appris que j’aurais mal parlé de la Palestine ou des musulmans, alors que ce n’était pas vrai.
Tu n’avais pas dit que tu étais juive. Tu savais que c’était dangereux ?
Oui, moi j’ai juste fait ça pour me protéger, parce que j’avais déjà subi du harcèlement antisémite dans le passé. Je savais que ce n’était pas forcément une bonne idée de dire ouvertement que j’étais juive.

Te souviens-tu de tout ce que tu as subi ? Ou est-ce que ta mémoire a effacé certains pans de ce qui s’est passé ?
J’ai oublié certaines choses, mais il y a quand même beaucoup de choses dont je me rappelle encore. J’ai souvent des flashbacks, que ce soit pendant la journée ou pendant la nuit, en classe, à n’importe quel moment. Aujourd’hui encore, je n’arrive pas à me rendre compte de tout ce qui s’est passé. Ça a été tellement violent et inattendu que c’est quasiment impossible à oublier.
Comment qualifies-tu ta blessure aujourd’hui ?
Je ne sais pas comment le dire parce que ça m’a complètement perturbée, mentalement et physiquement… J’ai toujours mal, un an après.
Comment se reconstruit-on après une telle agression ?
J’ai ma famille qui est là pour moi, qui fait attention à moi, et j’ai un suivi avec une très bonne psychologue qui m’aide énormément à me sentir mieux, qui m’écoute et qui est là pour moi.
Est-ce que tu sens que tu progresses ?
Oui, ça va quand même mieux. Je travaille avec une technique d’hypnose qui s’appelle l’EMDR [intégration neuro-émotionnelle par les mouvements oculaires, NDLR] et qui permet justement d’atténuer les flashbacks, les cauchemars et les choses qui peuvent me faire repenser à cet événement.
Au tribunal, il y a eu des demandes de pardon et des excuses… Était-ce important ?
Honnêtement, je ne pense pas que cela change grand-chose parce que ce qui a été fait a été fait. Des excuses ne réparent pas tout ça. Mais je voulais qu’ils soient condamnés le plus lourdement possible pour qu’ils puissent enfin comprendre ce qu’ils ont fait.
Éprouves-tu de la colère ou de la haine ?
Je ne cherche pas la haine, pour pouvoir me reconstruire.
Comment te projettes-tu dans l’avenir ?
J’aimerais pouvoir retrouver une vie normale, sortir de nouveau toute seule, me balader avec mes amis sans avoir peur.
« En parlant, je me suis protégée. Et j’ai protégé les autres aussi »
Parviens-tu, aujourd’hui, à accorder ta confiance à d’autres camarades ?
Oui, mais ça prend du temps. Je ne vais pas le faire directement, je veux connaître la personne, voir si j’ai confiance en elle, voir si c’est envisageable.
Tu dis ne pas vouloir rester enfermée dans ton statut de victime…
Exactement. Je ne veux pas que cet événement me suive toute ma vie. Je ne veux pas que ce soit cela qui fasse ce que je suis aujourd’hui ou dans le futur. Je ne suis pas complètement guérie, mais je suis toujours en train de combattre.
Dans ce contexte de montée de l’antisémitisme, qu’attends-tu de la France ?
Je veux que la France réalise combien l’antisémitisme est présent. Le monde entier, d’ailleurs, parce que ça peut arriver n’importe où et n’importe quand. Et j’aimerais que l’on nous offre une meilleure sécurité. Il n’est pas normal que nous ayons peur d’être agressés dans la rue ou de recevoir des insultes à cause de notre religion.
Au-delà de la communauté juive, tu voudrais aussi adresser un message aux jeunes filles victimes de violences sexuelles comme tu l’as été…
Cela ne peut plus durer, il faut parler. Dans mon cas, cela a permis qu’ils soient vite arrêtés et mis en prison. En parlant, je me suis protégée, mais j’ai également protégé les autres. Je l’ai fait pour qu’ils ne puissent pas faire ça à d’autres personnes par la suite.
Comment as-tu trouvé cette force que d’autres n’ont pas ?
Il ne faut pas avoir honte de quelque chose qui n’est pas de notre faute. On n’a pas choisi d’avoir été victime. Il ne faut donc pas réfléchir et parler, malgré la peur. Au moins, ils vont être mis en prison, et on n’aura pas peur de les recroiser dans la rue ou qu’ils recommencent. Et cela permet d’avancer.
*Son prénom a été changé.
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