« J’ai une lame comme tout le monde ! On est en 2025, qui sort sans lame ? » L’officier de police judiciaire n’en revient pas. Face à lui, un collégien de 12 ans, scolarisé en classe de sixième à Épernay (Marne), affiche sa désinvolture au moment de justifier la présence, dans son sac, d’un couteau doté d’une lame de 14 cm. « C’est pour me protéger », jure l’adolescent, incapable de préciser la façon dont il a obtenu son poignard. « Si je me fais agresser, comment je réponds ? » insiste le jeune homme qui sera libéré de sa garde à vue le soir même, sans crainte de poursuites judiciaires.
Et pourtant, c’est interdit et théoriquement puni. La scène se déroule à la fin du mois d’avril, quelques jours après le meurtre de Lorène, 16 ans, poignardée à mort par un autre lycéen de son âge, à Nantes. Le Premier ministre François Bayrou demandait alors une « intensification des contrôles » aux abords des écoles et ordonnait aux forces de l’ordre de multiplier les fouilles aléatoires des sacs des élèves à l’entrée des établissements scolaires. Six mille fouilles plus tard, c’est 186 couteaux et 225 armes par destination qui ont été trouvés, selon les données du ministère de l’Intérieur. Un chiffre vertigineux, pourtant « très en deçà de la réalité, assure un gendarme, pour une raison simple : les effectifs de police et de gendarmerie ne suffisent pas à contrôler régulièrement la totalité des établissements scolaires français ».
Si ni la Place Beauvau ni la rue de Grenelle n’ont communiqué de détails géographiques quant aux saisies d’armes blanches, des rapports de police consultés par le JDD indiquent une forte prédominance dans certains départements, notamment franciliens. Dans les Yvelines, par exemple, la seule semaine du 5 au 11 mai a permis la saisie de 24 couteaux au sein de cinq établissements scolaires distincts. « C’est à inscrire dans un contexte de rixes », décrypte un officier du centre d’information et de commandement (CIC) de Viroflay. Depuis janvier, des épisodes d’ultraviolence se multiplient dans le département, notamment entre bandes de lycéens de Poissy. « Ça commence par un affrontement entre deux jeunes, qui mène à un engrenage généralisé. Les grands frères s’en mêlent, puis leurs amis, et parfois même les parents ! Le résultat, c’est qu’in fine, les jeunes deviennent paranoïaques et se déplacent en permanence avec un couteau dans le sac, poursuit l’officier de police, persuadé que ni les portiques ni les fouilles ne régleront un problème qu’il faut traiter à la racine ».
Les incidents graves en hausse
Car la violence en milieu scolaire explose. Selon un récent rapport de la division d’études statistiques du ministère de l’Éducation nationale (Depp), les incidents graves signalés dans les collèges et lycées français ont augmenté de 33 % depuis 2019, avec seize faits recensés pour 1 000 élèves en 2024. Sans compter les violences extérieures aux établissements scolaires où les rixes entre bandes rivales, parfois mortelles, ont pris une dimension inédite. Rien qu’à Paris, l’année 2024 a vu le nombre de ces affrontements doubler par rapport à l’année précédente, et deux jeunes y ont trouvé la mort. Mais la mode du couteau ne concerne pas que les centres urbains. Nogent, en Haute-Marne, ne compte que 3 500 habitants.
Face à leurs responsables pédagogiques comme devant les forces de l’ordre, les élèves porteurs de couteau plaident souvent l’humour…
En zone rurale aussi, collégiens et lycéens embarquent de plus en plus d’armes blanches dans leurs cartables. Et l’âge de ces porteurs de couteau – qui ne s’explique pas, en l’occurrence, par leur vie rurale – s’avère parfois sidérant. D’après nos informations, ce vendredi à Saint-Saulve, dans les Hauts-de-France, un enfant de 9 ans a été retrouvé avec deux couteaux au sein de l’établissement Saint-Joseph. Exclu dans l’attente de son conseil de discipline, il a été convoqué au commissariat avec sa mère.
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Des élèves qui plaident l’humour
Plus préoccupant peut-être, à La Ferrière, en Vendée, petite commune de 5 000 habitants, un garçon de 11 ans a été retrouvé avec un couteau à steak dans son sac, peu de temps après avoir menacé de mort trois de ses camarades d’école. « Il y a cette culture de la violence, qui part des réseaux sociaux, des séries ou des jeux vidéo, et qui infuse certains esprits, jusque dans les cours d’école », se désole Pascal, proviseur adjoint d’un collège de Touraine. Face à leurs responsables pédagogiques comme devant les forces de l’ordre, les élèves porteurs de couteau plaident souvent l’humour… « Il y a une légèreté manifeste qui interroge. Ces jeunes disent vouloir amuser leurs copains, épater la galerie. Venir en cours avec des puffs ou des couteaux de cuisine revient au même pour eux », poursuit Pascal, qui pointe du doigt le déficit d’« une forme de responsabilité parentale élémentaire ». Pour le proviseur adjoint, « si l’on se pointe au collège, à 11 ans, avec un couteau grand comme soi-même, c’est qu’il y a une faillite au niveau de l’éducation familiale… »
Face à l’amertume du constat, les autorités promettent d’installer des portiques à l’entrée des écoles, tout en augmentant le rythme des fouilles de sacs. Une mesure « pansement », conclut Pascal. Symbole, selon lui, d’un « aveuglement total sur la réalité d’une partie de la jeunesse qui dérape, partout, et dès le plus jeune âge ».
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