Le JDD. La réouverture des cols frontaliers signe-t-elle aussi le retour des migrants ?
Arnaud Murgia. Dès la fonte des neiges, les migrants s’aventurent dans des cols à plus de 2 000 mètres, malgré les dangers. En fonction du verrouillage de la frontière dans les Alpes-Maritimes, ces flux, organisés par des réseaux de passeurs, se déplacent vers les Hautes-Alpes, l’autre axe principal de passage depuis l’Italie. Ces dernières semaines, nous sommes à + 245 % d’interpellations par rapport à l’année dernière. On approche du pic connu au moment de Lampedusa !
Quel est l’impact pour votre commune ?
C’est une immigration qui reflète les secousses géopolitiques, d’abord venue d’Afrique subsaharienne, puis d’Afghanistan ou de Syrie, désormais d’Érythrée… Ils cherchent à rejoindre l’Île-de-France ou le Pas-de-Calais puis le Royaume-Uni. C’est une immigration de passage, mais les chiffres sont parlants : en 2015, nous avions cinq cas de mineurs non accompagnés dans les Hautes-Alpes ; ils étaient 2 500 l’an dernier ! Bien au-delà des moyens d’un territoire rural : Briançon compte seulement dix places d’hébergement d’urgence. Ce vide est comblé par des associations, certaines bien intentionnées, d’autres qui sont en réalité des mouvements radicalisés d’ultragauche, zadistes, hostiles aux forces de l’ordre, qui déstabilisent notre territoire en utilisant la violence et le squat… J’en ai fait expulser un il y a quelques mois, avec le soutien du ministre de l’Intérieur. Ces dérives appellent à sortir de la naïveté.
L’État est-il à la hauteur ?
La suite après cette publicité
Je crois que Bruno Retailleau a pris la mesure du problème, comme Gérald Darmanin avant lui. Mais deux faiblesses structurelles se manifestent chez nous : d’abord, un manque de forces pour garder la frontière. La police aux frontières ne peut contenir ce flux de 150 à 300 personnes par jour. La gendarmerie mobile ou les compagnies de CRS sont mobilisées, mais elles sont souvent redéployées ailleurs, et leur absence est aussitôt exploitée par les passeurs : il faut une présence continue, une vraie « force frontière ». C’est urgent !
Et la seconde faiblesse ?
Elle est juridique : malgré la loi immigration que j’ai soutenue, notre arsenal n’est pas suffisant. La transcription de la jurisprudence européenne par le Conseil d’État a vidé de toute substance les reconduites à la frontière, en les transformant en une procédure qui s’apparente à celle de la garde à vue. Ces procédures ne peuvent être menées qu’en présence d’un officier de police judiciaire, mais ceux-ci sont très peu nombreux. Le poste-frontière de Montgenèvre ne peut traiter que six personnes par jour, alors que des groupes de 60 arrivent ! Notre pays a besoin d’investissements durables et de réformes profondes.
Et en amont ? Quand les migrants sont à la frontière, c’est presque trop tard…
En effet, nous ne pourrons régler ce problème migratoire qu’au niveau européen. Je suis en désaccord total avec le RN, qui entretient l’idée que le problème est purement national. Quand les flux ont baissé en Italie grâce à l’accord avec la Tunisie, ils se sont déplacés vers les Canaries et vers la frontière franco-espagnole… La position centrale de notre pays aux multiples frontières nous oblige à réagir en Européens. Je soutiens la réforme de la directive « retour » souhaitée par Bruno Retailleau, qui doit permettre la reconnaissance mutuelle et l’exécution des décisions d’expulsion. La dimension diplomatique me semble sous-estimée et la question légitime des OQTF ne doit pas occulter le travail nécessaire pour trouver une solution à 27. Car s’il y a un problème en Italie ou en Espagne, c’est aussi notre problème.
Il y a bien une coopération avec l’Italie ?
Elle existe, mais les Italiens ont malheureusement les mêmes difficultés, avec trop peu d’effectifs dans une zone montagneuse. Des deux côtés, les enjeux sont similaires.
« L’enjeu des élections municipales, c’est l’avenir de notre ville, intimement lié aux Jeux olympiques d’hiver 2030 »
Mais comment trouver une « solution à 27 » quand les 27 ne sont pas d’accord ?
C’est bien le nœud gordien de tous les défis qui ont l’ampleur de notre continent. Mais quelle autre solution que de se mettre d’accord au moment où les peuples européens sont unanimes, eux ? D’ailleurs, les vives oppositions des dernières années entre gouvernements français et italien ont-elles apporté quoi que ce soit ? Je crains que non…
Comment concilier devoir de secours et ordre public ?
Il y a malheureusement des accidents, et le secours en montagne, les CRS, le PGHM interviennent. Contrairement à ce que prétendent certaines associations, l’État ne protège pas seulement la frontière : c’est l’honneur de notre pays de ne jamais abandonner une personne en danger. Mais faute de capacités d’accueil suffisantes, la meilleure réponse reste de se donner les moyens de ne pas avoir à accueillir ces personnes. Cet enjeu de souveraineté est, je crois, partagé par une majorité de Français.
Le sujet est-il au cœur des prochaines municipales ?
Ici, le sujet est au cœur du débat depuis 2017. Trop souvent pour de mauvaises raisons, hélas : je ne supporte plus les discours qui expliquent que la frontière tue et que les policiers en sont responsables. Nous soutenons les forces de l’ordre, qui accomplissent un travail remarquable, dans des conditions très difficiles à cette altitude. Mais l’enjeu des élections municipales, c’est l’avenir de notre ville, intimement lié aux Jeux olympiques d’hiver 2030. C’est ce beau projet qui doit dominer, et cela fera du bien : je rappelle qu’un maire n’a pas la charge de la protection des frontières et qu’il se sent parfois bien seul.
Source : Lire Plus






