Bian Wilson est mort mercredi. Il avait fondé les Beach Boys. L’Amérique des sixties est morte bien avant lui. En 1966, l’album Pet Sounds sort dans les bacs. Le titre phare, « God Only Knows », a passé cinq décennies. Paul McCartney disait que la mélodie était « la plus grande chanson jamais écrite ».
J’ai pensé à Brian Wilson après que le procureur de Chaumont (Haute-Marne), Denis Devallois, a pris la parole et évoqué le drame de Nogent. Quentin, 14 ans, a tué Mélanie G. Le procureur a assuré qu’il ne souffrait d’aucun trouble mental. Il était plutôt bon élève, même si à deux reprises, le collège François-Dolto avait sanctionné ses agissements. Ses parents n’étaient pas séparés. Une famille sans histoire, comme disent les voisins ; une famille qui n’a jamais croisé la justice. « God Only Knows », Dieu seul le sait.
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J’ai aussi pensé à ce roman que tous les lycéens étudient ou étudiaient jadis : L’Étranger (1942). Albert Camus raconte la condition humaine. L’absurde règne. Quentin n’a manifesté aucun regret, aucune compassion durant sa garde à vue. Il a répété vouloir faire le plus de dégâts possible. Il n’a pas expliqué son geste, sinon par une remarque d’une surveillante il y a quelques jours alors qu’il était en compagnie de sa petite amie. Cette surveillante n’était pas Mélanie G. Alors pourquoi ? Nous avons tous besoin de comprendre avec le sentiment qu’il n’y a parfois rien à comprendre.
Sauf à invoquer le diable. Le héros de L’Étranger s’appelle Meursault. Étranger, il l’est à son meurtre d’abord, à son procès ensuite, à sa vie enfin.
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Camus a écrit : « Ce qui est absurde, c’est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme. » Nous en sommes là : sonder l’insondable.
Macron cible les chaînes info
Le public a découvert ces dernières années Marie-Estelle Dupont, psychologue clinicienne, psychothérapeute et écrivain. Elle intervient sur l’antenne de CNews. « La relation adulte-enfant, hier verticale, est aujourd’hui horizontale. Au nom du jouir sans entrave », analyse-t-elle.
Mai 68 a changé la France. Les enfants et les adolescents sont devenus des adultes comme les autres. Les figures d’autorité ont disparu. La connaissance a chuté. L’idéologie a pénétré l’école. Lutter contre les inégalités d’abord, enseigner ensuite. Marie-Estelle Dupont ne croit pas au diable. L’action des hommes explique les malheurs du monde.
Mélanie, victime d’une époque qui a placé des couteaux dans les cartables des écoliers
Mélanie G., 31 ans, est morte, victime d’une époque qui a placé des couteaux dans les cartables des écoliers. Mélanie G. est morte comme Élias, 14 ans, poignardé. Comme Matisse, 15 ans, poignardé. Comme Benoît, 17 ans, poignardé. Mélanie G. est morte. Emmanuel Macron a polémiqué. On ne lui demandait rien. Il n’est pas accusé. Quand Philippine est tuée en septembre dernier par Taha O., un Marocain de 22 ans, visé par une obligation de quitter le territoire (OQTF), l’État a failli. Quand Mélanie G. meurt, que dire ?
Mardi soir, sur France 2, le président a ciblé le ou les médias qui répandraient une odeur de soufre dans le pays. Au fond, dit Emmanuel Macron, les réseaux sociaux et les chaînes info dévoilent une violence qui a toujours existé et qui jadis était tue. Que répondre ? Les adolescents ne mouraient pas poignardés il y a vingt ans. François Bayrou a parlé cette semaine d’une épidémie de crimes à l’arme blanche.
Les adolescents ne mouraient pas poignardés il y a vingt ans
Le président de la République cherche-t-il à museler les chaînes info et singulièrement la première d’entre elle ? Allez savoir. Emmanuel Macron exclut toujours sa responsabilité des désastres qui ravagent la France. « Ce n’est pas ma faute » est son mantra. Et tant pis si le bilan sécuritaire est calamiteux. Et tant pis si la France est ruinée. Et tant pis si la réforme de l’État n’a pas eu lieu. Et tant pis si son action diplomatique est un échec. Ce n’est pas sa faute. Ce n’est jamais sa faute.
Emmanuel Macron a répondu aux questions de Léa Salamé et Hugo Clément devant les eaux bleues de la Méditerranée. Il était venu pour alerter du danger qui menace les océans. Il a touché les abysses. 1,5 million de téléspectateurs ont écouté le président sur France 2. Une audience naufragée qu’aucun chef d’État n’a connu sous la Ve République. Le mot déconnexion est largement galvaudé. Il convient sur mesure à l’entretien de mardi soir. Déconnexion. Le président sait tout. Mais que comprend-il ?
« Tu ne tueras point »
Je me demande combien d’enfants, combien d’adolescents d’aujourd’hui ont entendu le cinquième commandement de la Bible, ce « Tu ne tueras point » que Moïse reçoit avec les Tables de la loi – les dix commandements – sur le mont Sinaï.
Élisabeth Borne annonce un protocole de détection de la souffrance psychologique. Elle affirmait il y a huit jours récuser « légiférer à chaud, ni dans l’émotion. » Elle convie tous les élèves de France à regarder les quatre épisodes de la série britannique Adolescence, programmée sur les écrans de Netflix depuis le 13 mars. Adolescence connaît un succès mondial. Jamie Miller, 13 ans, a tué Katie Leonard, une camarade de classe. Adolescence explore l’univers familial de Jamie : ses parents et sa sœur. La famille de la victime est ignorée. Ce parti pris prend le contre-pied des scénarios habituels. Les parents de Jamie sont dévastés. Leur fils est un assassin. Ils ne comprennent pas. Dans le dernier épisode, ils ont une longue conversation avec leur fille Lisa. Elle affiche sa maturité, elle montre son empathie, elle signifie son amour. Lisa n’abandonnera pas son frère : « Jamie, on est sa famille », conclut-elle. La scène appelle les larmes. Lisa se retire. Le père et la mère restent seuls :
« – Comment on a fait avec elle ? interroge le père.
– Comme on a fait avec lui », répond la mère.
Deux enfants. Les mêmes parents. La même tendresse. La même sollicitude. L’un vrille, l’autre pas. Jamie a tué comme Quentin a tué. Sans mobile apparent. « God Only Knows ».
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