Nous vivons un bouleversement de l’ordre mondial et des normes internationales. Notre « vieille Europe », écartelée entre une Russie ennemie et une Amérique tentée par l’isolationnisme, sinon l’indifférence hégémonique, est encerclée par des conflictualités. Des zones périphériques deviennent des foyers de rivalités.
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Ces conflits qui prolifèrent sont la plupart du temps hybrides, et plus seulement étatiques. Ces dernières années ont d’ailleurs enregistré une baisse de la violence armée interétatique et de la mortalité par habitant liée aux conflits. Mais ce phénomène relève moins d’un recul des intentions offensives que d’un brouillage des conditions nécessaires à la déclaration formelle de guerre. On ne fait plus officiellement la guerre. On la fait par procuration. On mène pourtant des luttes informationnelles, des sabotages économiques, des actions clandestines, et on fait un usage croissant de cyberattaques à finalité offensive. Cette transformation du fait guerrier accroît la porosité entre guerre et paix, tout en rendant plus probable l’accident, l’engrenage ou l’escalade non maîtrisée. Finalement, nous sommes entrés dans un monde en apparence moins violent, maisen réalité plus opaque et d’autant plus dangereux.
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En conséquence, l’enjeu n’est plus uniquement capacitaire ou technologique. Il est aussi anthropologique et politique. L’Europe possède-t-elle encore des populations préparées mentalement pour soutenir une guerre de rupture, à forte mortalité, où l’engagement n’est plus ponctuel, mais total, et où l’adversaire vise la désintégration plutôt que la conquête territoriale ?
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Retour du tragique
Le retour des guerres s’est heurté, dans les sociétés aisées, à un récit marqué par la distance, le confort et l’oubli du tragique. Cette acculturation stratégique a entretenu l’illusion que la guerre pouvait être propre, réduite à un flux d’images et à des frappes chirurgicales. Tant que la mort reste rare et cantonnée à ceux qui « ont signé pour ça », elle demeure tolérable.
Une opinion publique vulnérable à la sidération
La supériorité militaire ne se mesure pas seulement en capacités, mais en détermination perçue. Celle-ci ne peut être crédible si la volonté de durer est affaiblie de l’intérieur, minée par une opinion publique vulnérable à la sidération ou au doute. Nul adversaire ne croira à la dissuasion d’un pays dont la société n’assume plus le coût du conflit. L’écart entre une armée formée à la guerre réelle et une société qui la pense irréelle est un point de rupture. Au-delà de la sphère militaire, qui, dans le reste de la société, comprend qu’il ne peut y avoir de liberté sans sacrifice, de sécurité sans esprit de corps ?
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Reconstruire une pédagogie claire des menaces contemporaines
Cette « haute préparation » de la nation redevient nécessaire. Pourquoi les Français accepteraient-ils de voir tomber des soldats loin de leur pays s’ils ne perçoivent pas que ces engagements sont le prix de leur sécurité du quotidien et de leur place dans le monde ? Il ne s’agit pas de militariser les consciences, mais de reconstruire une pédagogie claire des menaces contemporaines. Dans un monde redevenu tragique, la vulnérabilité décisive n’est plus celle des frontières, mais celle des volontés. Et la première ligne de défense d’une démocratie n’est ni une base militaire, ni une flotte, ni un budget : c’est l’adhésion intime d’un peuple à l’idée qu’il vaut la peine d’être défendu, et qu’il est là pour vaincre.
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