Stefan Zweig, James Joyce, André Malraux, Roger Nimier, Paul Claudel… Ils étaient nombreux à l’admirer. Pourtant, André Suarès (1868-1948) demeure méconnu du grand public. Pour remédier à cette anomalie, l’écrivain Stéphane Barsacq, spécialiste d’Arthur Rimbaud, d’Emil Cioran ou encore d’Yves Bonnefoy, a travaillé méticuleusement, pendant une trentaine d’années, à rassembler des textes de l’auteur.
Sous le titre d’Ariel dans l’orage, il présente un ensemble de 37 inédits aux éditions Le Condottiere. Une maison toute trouvée pour l’auteur du Voyage du condottière, titre du chef-d’œuvre de Suarès, paru entre 1910 et 1932, à partir de ses voyages en Italie. Au travers de cet ensemble de textes, Stéphane Barsacq donne à découvrir l’étendue du génie de Suarès. Ces pages portent aussi bien sur la guerre que la politique, la poésie que la morale, les paysages bretons que les fonds sous-marins, sur Antigone, saint François ou encore Shakespeare. Et certaines d’entre elles apportent des éclairages historiques inatten- dus pour comprendre la situation géopolitique actuelle.
Car André Suarès appartient à cette génération d’écrivains ayant connu la triple épreuve du conflit franco-prussien de 1870 et des deux guerres mondiales. Dès 1920, il pressent les germes d’une nouvelle crise. Très critique envers Mussolini, qu’il nomme « Napoléon-primaire », il devient de plus en plus virulent dans ses textes lors de l’ascension d’Adolf Hitler. Il foudroie les totalitarismes et l’engrenage de violence dans lequel l’Europe s’engage, prophétisant les meurtres collectifs au nom de la race, les génocides, jusqu’à la guerre totale.
Il raille la cécité des démocraties incapables de protéger la paix
« Sa voix tonne pour avertir solennellement le monde entier de l’imminence des périls. D’où, également, ce ton véhément, ce génie satirique, pour stigmatiser la contagion fasciste, pour deviner dès avant 1936 les espoirs ignobles de certains admirateurs des fastes de Nuremberg, adversaires de la République, complices ou apprentis-sorciers de l’Ordre nouveau, décrypte Stéphane Barsacq dans la préface de l’ouvrage. D’où ce ton horrifié devant la propagation et l’utilisation du virus antisémite, et l’indifférence des peuples, entre autres après la Nuit de cristal de 1938 : ‘‘Nul ne crie contre l’enfer !’’ » Dans un style éclatant, il raille la cécité des démocraties incapables de protéger la paix.
Des propos d’actualité
C’est notamment dans un texte, Vues sur l’Europe, achevé en 1935, que Suarès s’oppose le plus fermement aux totalitarismes. Il dénonce le désarmement funeste face à Hitler et fustige un pacifisme noble mais irréaliste qui fait le jeu des dictatures tout en réfutant les accusations de bellicisme. En 1943, le général de Gaulle fait rééditer ce texte à Alger, alors que Suarès a fui Paris pour la zone libre depuis trois ans. L’écrivain restera caché par son ami, le poète surréaliste Pierre de Massot, jusqu’à mourir d’épuisement à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
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En résonance à ce texte, dont le propos rappelle étrangement l’actualité, Stéphane Barsacq consacre un chapitre, « Vues d’Europe », à son anthologie. Rassemblant des textes parus dans La Revue des vivants en août 1928, Suarès y interroge la destinée européenne face au bellicisme américain. Il s’oppose au principe de Monroe, selon lequel toute intervention européenne dans les affaires des Amériques sera perçue comme une menace pour la sécurité et la paix. En contrepartie, les États-Unis ne doivent plus intervenir dans les affaires européennes.
S’il nous a fallu attendre l’élection de Donald Trump pour nous rappeler à cette réalité diplomatique, André Suarès décryptait déjà l’état d’esprit qui présidait aux États-Unis depuis la fin du XIXe siècle : « Il n’y a pas le moindre doute : non seulement l’Amérique du Nord entend défendre à l’Europe le droit d’intervenir dans les affaires du Nouveau Monde, à quelque titre ou degré que ce soit ; mais on voit déjà la politique des États-Unis, pavillon de l’économie et de la finance américaines, prétendre à régner sur tous les pays du Pacifique, sur la Chine et même sur l’Asie. Le devoir et la nécessité pour l’Europe d’interdire l’Ancien Monde à la politique et à l’esprit américains, voilà le fondement et le premier usage du principe européen. » À l’heure où le « monde libre » se réarme, la nécessité d’œuvrer pour notre autonomie stratégique ne doit pas nous faire oublier que l’équilibre ne s’établit qu’entre des forces à peu près égales, pour la pensée comme pour la civilisation.
Le principe européen
C’est pourquoi Suarès se montre très critique à l’égard de la construction européenne, comme il le fut auparavant au sujet de la Société des Nations : l’identité européenne trouve ses racines autant dans l’héritage classique que dans la tradition chrétienne, rappelle-t-il, et non pas dans une construction technocratique affranchie de son histoire.
« La France et l’Allemagne doivent être les agents invincibles de l’unité spirituelle et de l’Europe »
À son fondement, et à la différence des autres continents de la planète, préexiste le « principe européen ». « L’unité de l’Europe se fera là-dessus, et sur ce principe seulement. L’unité féconde de l’espèce humaine ne peut être qu’en esprit : mécanique et matérielle, dans les lois et les mœurs comme dans l’industrie, l’unité est une horrible parodie : le genre humain sera-t-il une société d’hommes ou d’insectes ? Telle est la question. La France et l’Allemagne doivent être les agents invincibles de l’unité spirituelle et de l’Europe, si elles y tendent ensemble. »
Le principe européen dont parle l’écrivain s’efforce à réveiller la conscience de cette culture vivante là où elle est endormie, et à l’animer là où elle subsiste. Pour que vivent aussi les forces morales, rempart le plus précieux en temps de guerre.
Peut-être André Suarès était-il idéaliste, pensant que le principe européen pouvait servir de base à une politique et à une action qui fixent le sort de l’espèce humaine. Mais nous devons le relire pour que se rappelle à nos consciences endormies son présage : « Les peuples ne tombent et ne périssent que par servitude, faiblesse et vieillissement d’esprit. » Et par haine de soi, pourrions-nous encore ajouter.
Ariel dans l’orage, Pages inédites, André Suarès, préface de Stéphane Barsacq, Le Condottiere, 384 pages, 20 euros.
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